Par Alexis Lemieux-Lepage

L’expérience catalane vécue et expliquée par un étudiant de l’UdeS

J’ai vécu mon premier référendum à vie à l’extérieur du Québec; j’en ai retiré une solide expérience et des connaissances que je juge utiles à vous partager.

Un sage a déjà dit : « C’est la chute de petites pierres en flanc de montagne qui déclenche l’avalanche. » Comme quoi il ne suffit que de quelques éléments particulièrement impétueux pour enflammer toute une nation. La Catalogne, guidée par le gouvernement indépendantiste de Carles Puigdemont, s’est soulevée contre un régime répressif qui adoptait la ligne dure avec elle. Cette attitude a eu pour résultat probable d’avoir augmenté significativement les appuis à l’indépendance. Il est donc passé d’un famélique 15 % à plus de 50-60 % au cours des sept dernières années. Ainsi, qui sème le vent récolte la tempête! La société civile, au début peu mobilisée, s’est rappelée sa spécificité historico-culturelle et s’est mise en marche vers son destin au fil des confrontations avec Madrid qui l’ont galvanisée. J’ai vécu mon premier référendum à vie à l’extérieur du Québec; j’en ai retiré une solide expérience et des connaissances et me voilà qui vous les partage!

L’enracinement et la pugnacité d’un peuple

Les doléances historiques entre l’Espagne et la Catalogne remontent à loin. Les deux États ont formé des entités distinctes pendant plusieurs siècles. La Catalogne incarnait un des points les plus culturellement et économiquement développés d’Europe avec à sa tête Barcelone, une cité prisée par les touristes et un des premiers centres industriels de la péninsule ibérique. Elle est d’ailleurs névralgique pour l’économie espagnole représentant 20 % de son produit intérieur brut pour seulement 16 % de sa population. On comprend donc aisément l’enjeu pragmatique et économique pour l’Espagne de tout faire afin que la Catalogne demeure sous sa coupe.

En 1479, les rois catholiques Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille scellent l’union entre leurs deux puissantes couronnes. Le royaume d’Aragon comprenait alors la Catalogne et incarnait un État respectable tout au long du Moyen-Âge. Cette région espagnole a été conquise par les Bourbons en 1714, dynastie jadis opposée aux Habsbourg. Elle perd alors ses institutions autonomes. À l’instar du Québec, la Catalogne a été « conquise et annexée par la force », comme dirait Pierre Falardeau. L’oppression des Québécois sous le régime britannique a éprouvé les Québécois qui n’ont réellement pris leur essor économique et leur destinée en main que durant la seconde moitié du XXe siècle. La situation catalane n’est pas enviable : il s’agit d’un génocide culturel durant les années du régime franquiste où la situation de sa culture et de sa langue était périlleuse. Cette situation avait été initiée par une guerre civile aux moult ravages se soldant en 1939 par la victoire de Franco et la mort de 600 000 personnes.

En 1979, les Catalans obtiennent un nouveau statut d’autonomie régionale, avec des compétences en matière d’éducation, de santé, de politique linguistique et culturelle, etc. La langue catalane a le même statut officiel que le castillan alors que le catalan avait été interdit totalement sous Franco. En 2010, le Tribunal constitutionnel annule une partie du statut catalan et ne reconnait plus la nation catalane. On organise ensuite un référendum symbolique (déclaré inconstitutionnel) en 2014 afin de consulter les Catalans sur le statut de la Catalogne. Le taux de participation frôle 40 % et 80 % des électeurs sont favorables à un nouvel État indépendant. Ensuite en 2015, les indépendantistes au pouvoir convoquent les citoyens catalans aux urnes pour des élections anticipées qui se soldent par une majorité absolue en sièges du camp souverainiste (72 sur 135), mais pas en termes de voix (47,8 %).

Un pays dans un pays

Suivra le 1er octobre 2017 un référendum sur l’autodétermination de la Catalogne, encore déclarée inconstitutionnelle par l’Espagne qui va fortement s’ingérer dans le processus démocratique mis en place par les Catalans en confisquant plus de 700 000 bulletins de votation et en envoyant sa police nationale pour décourager et brutaliser les participants (plus de 800 blessés). Le taux de participation a été de 42 % avec plus de 90 % (2 000 000 de votes) de voix pour le oui. Avec ces 700 000 bulletins de vote supplémentaires, le taux de participation aurait dépassé 50 % (55 % au moins) si l’Espagne n’avait pas intimidé et découragé si vertement les courageux électeurs qui avaient dormi en grand nombre sur les lieux de votation, bravé la pluie, et avaient pris le risque de se faire solidement bastonner par la Garda civil. En voilà un peuple motivé à se tenir debout et revendiquer son dû!

Avec une majorité absolue en voix pour le oui et une participation supérieure à 50-55 % si on compte les bulletins confisqués, la situation était féconde pour une reconnaissance internationale de la Catalogne. Cependant, les pays du monde ont été nombreux à fermer les yeux sur la légitimité démocratique de son référendum et n’ont pas osé confronter l’Espagne sur les exactions commises. Le peuple catalan est aussi en droit que la France ou l’Allemagne de faire entendre sa voix et d’ajouter sa pierre à l’édifice au sein du concert des nations. Le droit international laisse une grande part d’interprétation sur les questions sécessionnistes, il n’existe pas vraiment de droit positif sur la question, mais rien ne le prohibe. La constitution espagnole déclare son territoire et ses entités régionales indivisibles. Par ailleurs, ce texte de loi fondamental date d’un autre temps, succède à la période franquiste et reste empreint de son héritage (influence démocrate considérable cependant). Les temps ont changé et on ne peut pas empêcher un peuple de s’exprimer parce qu’un autre lui a refusé de le faire dans sa constitution.

L’Espagne des conservateurs

Les conservateurs de Rajoy avaient tout intérêt à maintenir l’unité de l’Espagne, car le transfert fiscal de la Catalogne vers l’Espagne est de plus de 16 milliards de dollars. De plus, on craignait un effet domino partant de l’épicentre catalan pour s’étendre éventuellement à la Belgique (Flandre), à l’Italie (Lombardie), à la France (Savoie), aux Pays basques et ailleurs… Les élections au Parlement catalan autonome auront lieu le 21 décembre. Ce sera l’occasion de tenter d’obtenir une plus forte majorité pour les sécessionnistes et de continuer le bras de fer avec Madrid. Le président catalan Carles Puigdemont est toujours en exil en Belgique après avoir reçu un mandat d’arrestation des autorités espagnoles.

Témoignage d’une contrée d’exception

Au-delà du parcours sinueux et gorgé d’obstacles réalisé par une nation afin d’atteindre son indépendance, j’ai pu constater au fil de mes expéditions dans les rues de Barcelone que les Catalans sont un peuple d’irréductibles, comme les Québécois, qu’ils sont fiers de ce qu’ils sont et franchement, il y a de quoi l’être! Ce sont deux peuples comparables à certains niveaux qui font progressivement leur chemin vers plus d’autonomie. Je souhaite à tous de gouter aux spécialités locales, de visiter les innombrables lieux historiques, de vivre la richesse de la vie nocturne et simplement de converser avec des Catalans, êtres chaleureux et accueillants. Le Québec peut apprendre énormément de l’expérience catalane. En effet, au pays de la paella, c’est la société civile et ses organismes qui ont su mobiliser la population alors qu’au Québec, le mouvement souverainiste a été surtout porté par les partis politiques. Il en résulte que l’implication citoyenne est forte en Catalogne et dépasse le simple cadre politique, s’étendant à toutes les strates de la société. Il y aura vraisemblablement des suites à ce référendum et on peut s’attendre à un effet boule de neige aussi loin que dans des contrées nordiques comme le Québec.


Crédit Photo ©  Le Parisien

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