Relations de travail, partie 1 : de Gordie Howe à Alan Eagleson

Au début des années 50, la Ligue nationale de hockey représente le paradis des antisyndicalistes du monde entier. Sous la gouverne du président Clarence Campbell, la ligue est dirigée de main de fer par les propriétaires, les plus puissants d’entre tous étant le mythique Conn Smythe, des Maple Leafs de Toronto, ainsi que le nouveau propriétaire des Red Wings de Détroit, Bruce Norris, par l’entremise du célèbre Jack Adams.

Par Sébastien Many

Sans syndicat, sans agent et aspirés dans une culture du silence, les joueurs n’ont aucun moyen de négocier, de protester ou encore d’avoir la moindre idée de leur valeur. En effet, les propriétaires encouragent fortement les joueurs à ne pas divulguer leur salaire, prétextant à chaque fois qu’ils ne voudraient pas que leurs coéquipiers soient jaloux. En réalité, c’est pour priver les hockeyeurs de l’opportunité d’utiliser des comparatifs pour réclamer un meilleur salaire que le silence est si fortement encouragé. La stratégie est redoutable, puisque le salaire annuel moyen à cette époque dans la LNH tourne autour de quelques dizaines de milliers de dollars, malgré des revenus dans les millions de dollars pour le circuit, principalement grâce aux franchises de Toronto, de Détroit et de Montréal. De plus, année après année, les vedettes du sport s’affrontent lors du match des Étoiles – rencontre bénévole, mais dont les profits sont versés en majeure partie au fonds de pensions des joueurs -. Le problème, c’est que seulement 50 000 $ sont remis au fonds de pension au bout d’une décennie, sur des centaines de milliers de dollars de profits. Ça, évidemment, les joueurs n’en ont aucune idée.

Quand un groupe de joueurs, mené par Ted Lindsay de Détroit, Jim Thomson de Toronto et Doug Harvey de Montréal, réalise que les athlètes des autres sports ont de bien meilleures conditions, il tente de créer un syndicat des joueurs. Cet effort est rapidement contré par les gouverneurs, car Thomson et Lindsay sont immédiatement échangés aux Blackhawks de Chicago, la Sibérie de la LNH à cette époque. Doug Harvey sera échangé par le Canadien en 1961, au moment où il montrera des signes de ralentissement. En isolant les meneurs du groupe, la LNH évite l’union.

Il faut comprendre qu’à cette époque, les contrats n’apportent aucune assurance et que le système d’agents libres n’existe pas. Les joueurs appartiennent à leur équipe jusqu’à leur mort, sauf s’ils sont échangés, et peuvent donc être renvoyés dans les ligues mineures pour toute leur carrière s’ils confrontent leur patron. Une fois dans les mineures, les conditions de travail atteignent le fond du baril. Par exemple, les malchanceux qui vont jouer pour les Indians de Springfield vont vivre l’enfer avec le propriétaire Eddie Shore, ancien défenseur des Bruins, qui fait pratiquer ses joueurs à la noirceur et utilise ses réservistes comme concierges de l’aréna pour économiser de l’argent.

C’est finalement en 1967 que l’Association des joueurs de la LNH sera formée grâce aux efforts du grand confident de Bobby Orr, le désormais célèbre Alan Eagleson. À partir de cet instant, Eagleson devient l’agent de la majorité des joueurs de la LNH tout en se liant d’une grande amitié avec les patrons de la LNH, en particulier John Ziegler, président de la ligue à partir de 1977.

Eagleson, avocat égocentrique, est l’idole des joueurs, qui le voient comme le justicier qu’ils recherchaient depuis des décennies. En réalité, cependant, leur représentant négocie des contrats en bas de leur valeur réelle en échange de faveurs personnelles, poursuivant la tradition de ne jamais déclarer les salaires des autres joueurs à ses clients comme comparatifs. Les joueurs n’obtiendront jamais de grandes concessions de la part des propriétaires, à l’exception d’une entente sur le fonds de pension des joueurs qui s’étendra sur si longtemps que le montant d’argent que recevront les joueurs sera inférieur à la valeur du marché au moment où ceux-ci l’obtiendront.

Durant l’ère Eagleson, de 1967 à 1992, les salaires des joueurs augmentent substantiellement, notamment en raison de l’inflation et d’un contrat de télévision très payant, mais les conditions de travail des joueurs de la LNH sont encore à des kilomètres de celles de la NBA, de la NFL et de la MLB. À ce moment, personne ne se doute des contrats faramineux qui seront octroyés moins d’une décennie plus tard. Et pourtant…

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