Relations de travail, partie 3 : l’ère du plafond salarial

Par Sébastien Many

À l’aube de la saison 2004-2005 de la LNH, un nuage bien sombre survole les joueurs et les propriétaires; il s’agit du probable lock out qui va bientôt s’abattre sur la ligue. C’est que Gary Bettman, plus déterminé que jamais à encadrer les décisions des équipes ainsi qu’à empêcher des franchises comme Pittsburgh, Washington et Edmonton de courir directement à leur perte, a déjà spécifié qu’il n’accepterait aucune entente qui n’inclurait pas un plafond salarial fixe, adapté annuellement aux revenus du circuit. Son opposant, Bob Goodenow, annonce qu’il ne laisserait pas une telle chose se produire, et il devient évident que le perdant de cette guerre devra dire adieu à son poste.

Le bras de fer entre la ligue et les joueurs s’étire durant tout l’automne, jusqu’à l’hiver 2005. Au mois de février, Bettman et Goodenow y vont d’une dernière offre, chacun pour tenter de sauver la saison. Devant une incapacité de s’entendre, Gary Bettman prend la parole le 16 février 2005 pour annoncer que, pour la première fois de son histoire, la LNH annulera une saison entière en raison d’un conflit de travail.

C’est le 21 juillet 2005 que le conflit prendra officiellement fin, alors que les joueurs ratifieront l’offre des propriétaires. Les joueurs sont contraints d’abandonner leur objectif d’une continuité du libre marché et acceptent un plafond salarial qui s’élèvera à 39 millions de dollars au cours de la saison 2005-2006. Une semaine plus tard, Bob Goodenow se fera montrer la porte. Son remplaçant, Ted Saskin, prendra sa place durant une période où rien n’aura à être négocié.

Maintenant encadrés par un budget, les gouverneurs deviennent plus raisonnables dans l’octroi des contrats. Toutefois, certains directeurs généraux particulièrement brillants trouvent des faiblesses dans l’accord, leur permettant de contourner légalement les règles. Par exemple, l’impact d’un joueur sur la masse salariale est la moyenne des montants qu’il reçoit annuellement durant toute la durée du contrat. Ainsi, les patrons commencent à donner des contrats incroyablement longs aux joueurs, par exemple Chris Pronger avec les Flyers, et Marian Hossa avec les Blackhawks, qui leur permet de toucher un salaire généreux pendant les premières années du contrat, avant de ne toucher qu’un million ou moins dans les dernières années du contrat, années avant lesquelles le joueur en question risque d’avoir pris sa retraite. Ainsi, les joueurs touchent le montant qu’ils désirent, et l’impact salarial est largement diminué par ces dernières années insignifiantes ajoutées au contrat.

La ligue nationale touche d’importants revenus, et le plafond salarial augmente en conséquence. Lors de la saison 2010-2011, celui-ci est maintenant à 59 millions de dollars. Les équipes recommencent à devoir sortir les billets pour présenter une équipe respectable, et c’est simplement trop pour les pauvres Trashers d’Atlanta. À partir de la saison 2011-2012, on assiste à la renaissance des Jets de Winnipeg, qui prennent la place des Trashers.

Le plafond salarial continue de monter, et Gary Bettman a bien l’intention d’en ralentir la progression et de contrer les nouvelles techniques pour le contourner. Quand Shea Weber, Ryan Suter et Zach Parise reçoivent respectivement 110, 98 et 98 millions de dollars, Gary Bettman a la preuve qu’il doit remonter sur son cheval de guerre. Pour y faire face, les joueurs embauchent, à titre de représentant, Don Fehr, un brillant avocat ayant mené l’Association des joueurs du baseball majeur lors de l’annulation de la saison 1994-1995 de la MLB.

Après un arrêt de travail en 2012-2013 au cours duquel les partisans sont frustrés et comprennent difficilement les enjeux au cœur du conflit, le jeu reprend le 19 janvier 2013. Cette fois, le plafond diminue légèrement, les contrats sont limités à une durée maximale de huit ans et les propriétaires touchent une plus grosse part des revenus. Si cette entente semble être une fois de plus au désavantage des joueurs, ils sont au courant qu’une nouvelle source de revenus va bientôt les rendre encore plus riches.

En novembre 2013, la Ligue nationale de hockey annonce un nouveau contrat de télévision avec Rogers et Québecor, lequel leur rapportera 5,2 milliards de dollars au cours des 12 prochaines années. Grâce à ce partenariat historique, les revenus de la ligue atteignent un nouveau sommet, et il est raisonnable de croire que le plafond salarial atteindra le cap des 100 millions de dollars d’ici cinq ou six ans, soit deux fois et demie le plafond instauré en 2005-2006.

En conclusion de ce dossier, les joueurs de hockey ont traversé plusieurs obstacles pour en arriver à leurs conditions de travail actuelles, lesquelles sont très enviables. Si les propriétaires ont tenté, à plus d’une reprise, de leur mettre des bâtons dans les roues, les joueurs ont maintenant compris qu’il est dans leur meilleur intérêt de laisser leurs patrons s’affronter pour les services des meilleurs joueurs disponibles. Avec un contrat de travail valide jusqu’en 2022 et un contrat de télévision monstrueux, on ne peut s’imaginer jusqu’à quel point les joueurs d’aujourd’hui et de demain pourront compenser pour l’exploitation dont leurs prédécesseurs ont fait l’objet.

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