Salaire minimum à 15 $ : Salariés enthousiates, PME craintives

Par  Sophie Bégin et Charles Harvey

Le salaire minimum sera porté à 12 $ l’heure en mai prochain. Au rythme des augmentations des dernières années, le gouvernement provincial prédit que le salaire minimum de 15 $ l’heure revendiqué par la campagne 5-10-15 sera en vigueur dans une dizaine d’années.

En octobre 2016, la Coalition pour un Québec sans pauvreté lançait sa campagne pour de meilleures conditions de travail, le 5-10-15, illustrée par les 3 changements suivants :

  • 5 jours pour connaître son horaire à l’avance;
  • 10 jours de congé payé en cas de maladie ou de responsabilité familiale;
  • 15 dollars l’heure comme salaire minimum.

« Ça coûte cher! »

L’épicerie, les vêtements, les soins pour le corps ou encore les sorties : tout coûte plus cher aujourd’hui. Le temps passe, les prix augmentent, mais le salaire stagne. Les gens travaillent à temps plein, mais ils ne s’en sortent pas. En 2016, la dette de consommation par personne atteignait 18 070 $, nous apprend l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

Les travailleurs pourront peut-être respirer un peu mieux grâce à la hausse de salaire qui entrera en vigueur le 1er mai prochain, un ajout de 75 cents au 11,25 $ actuellement en vigueur. Madame Virginie Larivière, co-porte-parole de la campagne 5-10-15, souligne par contre que ce n’est pas suffisant : « Il est nécessaire de rappeler que pour permettre à une personne qui travaille au salaire minimum à temps plein d’avoir un revenu viable et sortir de la pauvreté, un salaire de 15 $ l’heure est nécessaire. » Une idée qui est aussi défendue par Québec solidaire (QS). « L’idée c’est de permettre aux gens de se sortir la tête de l’eau, avec un salaire qui ne leur permet pas juste d’arriver à la fin du mois, mais aussi éventuellement d’améliorer leurs conditions », explique Christine Labrie, candidate à l’investiture de QS dans la circonscription de Sherbrooke.

Se séparer en quatre

Aller porter les petits à la garderie, les conduire à leurs pratiques de soccer, chez le médecin, le dentiste, prendre du temps pour soi, pour son couple... la vie des parents salariés peut paraître bien étourdissante parfois. Si vous êtes une femme, cette charge est encore plus prenante : 51 % d’entre elles assument seules le revenu familial, en plus d’être près de trois sur cinq à travailler au salaire minimum. Conjugué à un horaire atypique, fourni à la dernière minute, ainsi qu’à l’absence de congés maladie rémunérés, le quotidien des femmes peut effectivement provoquer des conflits travail-famille. 

Selon la Loi sur les normes du travail, un employeur n’est pas tenu de diffuser à l’avance l’horaire de travail de son personnel. Flexibilité garantie aux entreprises, qui peuvent ainsi s’ajuster selon leurs propres besoins. Pour l’employé, c’est un casse-tête de devoir jongler avec l’incertitude. Casse-tête aux répercussions néfastes sur la santé, autant physique que mentale. « Les travailleuses et les travailleurs ne devraient pas avoir à assumer de si lourdes conséquences sur leur santé et leur vie personnelle pour garantir une plus grande flexibilité à leur employeur », décrit la Coalition.

Québec solidaire propose même, de son côté, d’étendre cette mesure à sept jours d’avance, comme stipulé dans son projet de loi anti burnout déposé en novembre dernier.

La proposition des dix journées de congé payé valorise aussi une meilleure santé des salariés. Actuellement, un employé qui s’absente du travail pour cause de maladie n’est pas indemnisé. La plupart des travailleurs au salaire minimum ne sont pas syndiqués (90 % d’entre eux) et seulement 26 % ont accès à un ou des congés payés pour maladie, selon Les défis de la conciliation travail-famille chez les parents salariés de l’ISQ. Cette mesure allègerait la charge mentale des femmes, à qui les responsabilités familiales reviennent : « En 2016, les femmes se sont absentées en moyenne 74 heures pour des obligations personnelles ou familiales alors que chez les hommes, la moyenne était de moins de 20 heures », stipule la Coalition. Une répartition plus équitable des tâches serait donc facilitée, en réduisant les écarts entre les hommes et les femmes.

Les inquiétudes des entreprises plus modestes

Les petites et moyennes entreprises (PME) appréhendent les dépenses qui seraient engendrées advenant une hausse salariale à 15 $ par heure et craignent même pour la survie de leur propre établissement. L’impact le plus néfaste se ferait ressentir sur ces commerçants indépendants, selon le président de la Chambre de commerce de Sherbrooke (CCS), Claude Denis. « Plusieurs entreprises verraient leur positionnement changer par rapport à la compétition internationale grandissante, ce qui pourrait être un obstacle à leur rendement », prévient-il. Cette augmentation, si elle était en vigueur immédiatement, se chiffrerait à une croissance de 33 % du salaire minimum. La différence au niveau des dépenses pour les petits commerces serait selon lui difficile à absorber. Les commerces de détail et de restauration n’appartenant pas à un grand groupe seraient possiblement les plus touchés.

Pour M. Denis, la seule façon qui pourrait pallier cet accroissement des dépenses serait d'élever le prix des services ou des biens de consommation. Le consommateur devra alors faire face à cette inflation, qu’il devra absorber, ou s’orienter vers d’autres commerces affichant des prix plus abordables. La compétitivité des PME serait donc mise à rude épreuve. Les grandes chaînes, générant davantage de profits, éprouveraient moins le contrepoids de cette mesure.

Il faut aussi considérer l'emplacement avant de procéder à une telle modification des conditions salariales. Pour la région sherbrookoise, le coût de la vie est moins élevé que, par exemple, en région métropolitaine de Montréal. Selon la CCS, il faudrait donc prioriser un salaire minimum équivalent à 50 % du salaire médian de la région. Or, si l’on considère le salaire hebdomadaire médian de la ville de Sherbrooke pour 2017, qui était à 20 $ l’heure, le salaire minimum idéal pour la Chambre de commerce de Sherbrooke serait de 10 $ l’heure. Ce montant est inférieur au taux du salaire minimum instauré par le gouvernement, qui est de 11,25 $ par heure.

Un revenu décent pour toutes les générations

L'Association québécoise des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR) s'implique particulièrement dans les démarches pour l'atteinte d'un salaire minimum à 15 $ l’heure. Pour Judith Gagnon, présidente de l'AQDR nationale, assurer un revenu décent pour les retraités, c’est important, mais aussi pour chaque personne de chaque génération. C'est un combat essentiel pour les personnes qui quittent leur retraite pour retourner au travail, mais aussi pour les plus jeunes qui devront occuper des emplois à faible revenu tout en subsistant à leurs besoins les plus primaires.

L'AQDR veut d'abord et avant tout prévenir la pauvreté pour éviter que les personnes arrivant à leur retraite ne se retrouvent sans ressources financières. « Si les gens près de la retraite décident qu'ils veulent continuer à travailler ou qu'ils doivent le faire, même si leurs capacités sont réduites, ce devrait être facilitant et avec un salaire décent », conclut Judith Gagnon.

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