SLAV et ses chants de coton

Par Anabel Cossette Civitella

En première au Québec, EX MACHINA présentait SLAV au Centre culturel de l’Université de Sherbrooke, une collection de chants d’esclaves afro-américains, interprétés avec brio et empreint d’une grande profondeur, mais difficilement mis en valeur par des textes parlés sans subtilité.

Une femme accouche dans un champ de coton. L’autre présente son enfant de trois mois à une amie. La première est esclave dans le sud des États-Unis, au milieu du 19e siècle. La deuxième est Blanche, montréalaise du 21e siècle, et se découvre une ancêtre esclave noire, parvenue au Québec vers le 19e siècle.

Le spectateur suit le fil d’Ariane que détricote Estelle, la Montréalaise, en quête de ses racines. Opéra moderne, dans lequel les chansons d’esclaves succèdent aux textes parlés, où s’ajoutent des points d’information en transition entre les différents tableaux de l’histoire croisée du 19e et du 21e siècle, déclinés par des narratrices au ton professoral et moralisateur. On sort de SLAV comme on sort d’une douche qui oscille du chaud au froid. La chaleur des chants enveloppe, mais la maladresse du jeu et le peu de profondeur et de finesses des textes refroidit.

En parallèle de la quête d’Estelle, se déploie les différents lieux d’esclavage des siècles derniers. Du lever au coucher du soleil, les esclaves racontent par la chanson leur vie régulée par leurs maîtres. Les « call songs » de l’éveil, les « work songs » de la journée, les « gandy dancer’s railroad songs » pour l’effort sur les voies ferrées, les « field songs » pour ceux et celles des champs de tabac ou de coton, les « prisoners’ songs » sur l’animalité de leurs gardes, pour terminer la journée par les complaintes et berceuses à la recherche d’espoir dans le soir.   

Des détails aux plus grands effets scéniques, la mise en scène de SLAV est très réussie. Un seul élément de décor trône sur la scène, à la fois simple et complexe : un assemblage de planches qui fait office tantôt de clôture, tantôt de barreaux de prison, tantôt de chemin de fer et même en comptoir de bar selon l’inclinaison qu’on lui donne. Une idée habile pour nous faire voyager à peu de frais à travers les époques et les lieux. La diffusion d’archives cinématographiques en arrière-plan nous confronte durement aux horreurs qui ont existées dans un passé pas si lointain. Ces hommes au travail sur un chemin de fer, ces prisonniers en travaux forcés dans les champs rajoutent de la véracité et de la profondeur au sujet.

On se serait attendu à un peu plus de subtilité dans les textes, vu la thématique traitée. Malheureusement, SLAV ne fait pas dans la dentelle. Tout est gros dans les textes et l’interprétation maladroite par des interprètes plutôt choisies pour leurs talents de chanteuses que de comédiennes n’aide en rien. Se rajoute au manque de subtilité le ton didactique et moralisateur de la narratrice, Betty Bonifassi. À quelques reprises, pour expliquer le déroulement de l’histoire, Bonifassi prend la parole dans le but dirait-on de semoncer l’histoire et le spectateur. Plutôt que de suggérer, cette technique de mise en scène brutale nous rentre le sujet à travers la gorge.

Par chance, il y a eu les chants gospel. Interprétés avec beauté et profondeur par les sept chanteuses et choristes sur scène, les mélodies et paroles de réels chants esclaves avaient une signification symbolique. Par opposition aux textes parlés aux mots creux, la simplicité et l’authenticité des chants avaient une tout autre résonnance. Ils se seraient suffis en eux-mêmes.  

Controverses

Pour garder l’esprit pur et dégagé des controverses passées, j’avais pris soin de ne pas lire le détail des accusations d’appropriation culturelle, avant de voir SLAV, le mercredi 16 janvier.

C’est qu’à l’origine, l’œuvre de Lepage ne comptait que deux chanteuses noires sur scène. Pour une pièce parlant d’esclaves noires, c’était peu, soulevait Urbania, en décembre 2017 (voir références plus bas pour le lien). Un premier texte publié par Marilou Craft qui a fait des petits, et a eu écho chez certains représentants de la communauté noire. La manifestation qui a perturbé l’avant-première du spectacle au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal – lancé par un artiste de la communauté noire Lucas Charlie Rose - avant le Festival de Jazz avait amené les organisateurs du festival à annuler les représentations programmées de SLAV, invoquant des raisons de « sécurité » pour les interprètes et le public.

Avec la version remaniée présentée à Sherbrooke le 16 janvier, je n’ai pas senti qu’il y avait là matière à s’insurger. Le spectacle s’ouvre avec Betty Bonifassi seule sur scène qui parle de son origine croisée entre un père immigré Italien en France et une mère originaire de Serbie, plus précisément d’une région originellement appelée « l’Esclavonie » dans l’Antiquité. C’est du nom de cette région, de par sa fonction de « réservoir d’esclaves », que les mots « esclave » et « slave » (en anglais) sont dérivés. Betty Bonifassi se dit ainsi marquée presque originellement par l’histoire de l’esclavage et parle des chants qu’elle interprète comme une quête personnelle pour la mémoire, la reconnaissance et l’expiation. L’introduction par l’auteure de sa recherche de sens dans les textes de chants d’esclaves noirs met bien en place la démarche artistique derrière le spectacle. Sur scène, on compte trois personnages à la peau foncée et quatre à la peau plus claire ce qui n’est pas choquant vu la thématique qui touche l’esclavage au sens large. Finalement, si la narratrice (et instigatrice du projet) est Blanche, et le personnage principal aussi (Estelle), leur rôle est soutenu et rendu possible grâce au chœur de femmes noires.

Une partie de la polémique sur le spectacle a porté sur la question de faire jouer ou pas davantage de Noirs. Mais finalement, personne n’a remis en question la place du « Noir » dans la pièce. Aurait-on pu complètement transformer la pièce, et faire jouer les comédiennes de couleurs les maîtres et les comédiennes blanches les esclaves?

On pourrait aussi se questionner sur la pertinence de mettre en scène l’esclavage. Comme on pourrait se demander si nous pouvons, ou pas, rejouer sur scène le génocide Rwandais ou arménien, ou encore reproduire artistiquement la shoah.

Osons une critique supplémentaire. Où sont les hommes dans la production de Lepage et Bonifassi? N’y aurait-il pas là lieu de s’insurger? Compte tenu que les esclaves étaient au moins autant hommes que femmes, pourrait-on se questionner sur la représentativité des genres dans la pièce?

SLAV est une très belle production esthétique, et tout comme le trolley à manivelle qui se déplace sur la scène, Robert Lepage nous offre un environnent visuel propre à un voyage historique et mémoriel à travers l’esclavage en Amérique du Nord. Les chants d’esclaves choisis judicieusement et interprétés avec sincérité et âme donne de la profondeur au voyage qui nous ai proposé dans notre histoire sombre. Mais SLAV reste un spectacle quelconque, voire moyen pour un sujet aussi grave, par l’absence de finesse des dialogues sensés former la trame narrative de ce voyage de presque deux siècles.

RÉFÉRENCES :
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/531926/je-suis-betty

Texte d’Urbania : https://urbania.ca/article/quest-ce-qui-cloche-avec-le-prochain-spectacle-de-betty-bonifassi/?fbclid=IwAR3FIo9QfxOWbOLM-WTDwPea5QCLqBxsEVuj_WThqDPO_3aw3C0WwyeZA7s

Première de Slav perturbée :  https://www.ledevoir.com/culture/531197/la-premiere-de-slav-perturbee?fbclid=IwAR2PnsMZd5Bjt7x1u0B2WDYheJm-Po41DId7QDxiSSlcexcn-PSkQWFRSB4

Démarche artisitique : http://www.centrecultureludes.ca/billet-spectacle/spectacles-archives/ex-machina/slav/16-01-2019-20-00.aspx

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