Où en sommes-nous dans les négociations sur les stages rémunérés avec le gouvernement Couillard?

Par Marc-Olivier Cholette

Entrevue avec Alexis Tremblay de la CRAIES

La mission de la Campagne de revendications et d’actions interuniversitaires pour les étudiants et étudiantes d’éducation en stage (CRAIES) s’est précisée depuis quatre ans puisqu’elle cible maintenant directement la compensation financière du quatrième stage pour tous les étudiantes et étudiants en enseignement au Québec. Plus près du but que jamais, nous nous sommes donc entretenus avec Alexis Tremblay, le chargé de projet de la CRAIES, pour qu’il nous explique concrètement le mouvement et ses avancées considérant le développement positif autour de la cause des futures professionnelles et futurs professionnels du milieu de l’éducation.

Q : Pourquoi est-il important de dédommager les stagiaires?

R : Ce sont des étudiants qui doivent prendre en charge totalement des classes pendant plus ou moins douze semaines. Ils doivent faire toutes les tâches reliées au travail de l’enseignant, c’est-à-dire donner les cours, les planifier, se déplacer pour aller à l’école; ils prennent vraiment le rôle complet de l’enseignant. En plus de ça, ils doivent quand même continuer d’étudier à temps plein à l’université – ils doivent faire des suivis auprès de leur superviseur – donc la combinaison d’une tâche enseignante totale et d’une tâche étudiante fait en sorte qu’ils n’ont souvent plus de temps pour avoir un emploi à temps partiel. Et c’est là la problématique, les étudiants sont placés dans une situation de précarité financière, de stress et de pression immense. Si on entre dans les chiffres, une session à temps plein correspond environ à quarante-cinq heures par semaine d’étude. Lorsque les étudiants se retrouvent en stage final, on additionne la tâche enseignante à la tâche étudiante, on évalue alors les heures travaillées à soixante heures par semaine. Ce sont quinze heures supplémentaires pour un étudiant à temps plein qui n’a normalement pas ça à faire. Ça empiète sur la qualité de vie.

Q : Pourquoi préférez-vous viser uniquement le stage final?

R : Parce que présentement, c’est la réalité spécifique au stage final qui est la plus problématique. Et aussi parce que les conditions de travail dans lesquelles se retrouvent les étudiants sont facilement comparables aux conditions de travail des stagiaires d’autres milieux. Par exemple, dans le secteur public, une personne stagiaire va recevoir une compensation s’il remplace complètement un employé, donc s’il n’a pas besoin d’être supervisé. C’est comme ça qu’on va rémunérer un stagiaire. Quand on regarde ce qu’un stagiaire fait dans une école en prenant en charge complètement des groupes-classes, il devient en quelque sorte une valeur ajoutée, il est pratiquement un prof. L’enseignant n’est pas toujours obligé de superviser son stagiaire et il peut vaquer à d’autres occupations. Le nœud de l’affaire n’est évidemment pas de changer le stage IV parce que c’est une expérience qui est essentielle à la formation des enseignants et qui forme de très bons profs présentement.

Q : L’Union étudiante du Québec (UEQ) a commandé une recherche par un fiscaliste pour avoir de l’information pertinente sur le cout d’une mesure de compensation financière des stages en éducation et sur les différentes options possibles. D’ailleurs, la Fédération étudiante de l’Université de Sherbrooke (FEUS) avait commandé en 2016 une recherche dont l’objectif était de recenser et de comprendre les effets d’une non-compensation financière des stages avec prise en charge dans le domaine de l’éducation. Selon vous, en combien de temps serait-il réalisable de voir les étudiantes et étudiants en stage commencer à être indemnisés et quel impact ça aurait sur le budget québécois?

R : Il est vrai que les recherches faites par le passé ont servi à nous bâtir un argumentaire fort qui nous a permis de cibler les différents problèmes. Présentement, les évaluations tournent autour de quatorze millions de dollars sur un budget en éducation qui frôle les vingt-cinq milliards. Cependant, je crois que la peur du gouvernement n’est pas budgétaire parce que la somme n’est pas astronomique, mais c’est plutôt d’ouvrir la porte à d’autres possibilités de stage à compenser. L’horizon est actuellement favorable pour la CRAIES, parce que la ministre David s’est dite ouverte à la réflexion pour la compensation financière des stages. Nous allons donc la rencontrer très rapidement au début de la session parlementaire à l’hiver pour lui demander si elle compte faire de nos revendications une priorité avant les prochaines élections. Grâce à l’argumentaire de cette recherche, je ne vois pas quel nouvel obstacle on pourrait rencontrer mis à part un manque de volonté politique. Et si on en vient à ça, dans ce cas, il faudra augmenter la pression, les moyens d’action ainsi que notre travail de visibilité.

Q : Ce n’est pas la première année que le Congrès national du Parti libéral du Québec vote en faveur d’une compensation des stages finaux en enseignement, mais toujours sans action concrète du gouvernement. Pensez-vous que ça va changer?

R : En effet, les instances appuient la CRAIES et il reste à savoir si le gouvernement le fera. De notre côté, on a eu la chance d’avoir une tribune à l’Assemblée nationale où notre porte-parole a fait réagir la ministre et il l’a fait en solidarité avec tous ceux qui ont travaillé sur ce dossier depuis plusieurs années. Je pense qu’il n’y a pas eu d’actions concrètes entreprises jusqu’à maintenant parce qu’il n’y a pas encore eu de rencontre avec la ministre. De plus, le discours de celle-ci a changé en l’espace de quelques semaines. Rappelons-nous que, à l’été, l’État avait fermé publiquement la porte à une quelconque rémunération des stages. Déjà, on sent une ouverture de la part du gouvernement. Si jamais le PLQ remporte les élections, il y a de bonnes chances que le projet aille de l’avant. Et si jamais il les perd, tous les acteurs politiques sont derrière notre cause et sont prêts à réagir.

Q : Avec le CUTE qui s’active beaucoup, pourquoi optez-vous davantage pour l’approche de la compensation plutôt que de prendre directement celle de la rémunération? Pourquoi prioriser l’un plus que l’autre?

R : Je dirais que dès qu’on parle de rémunération, c’est beaucoup plus complexe parce qu’on vient toucher au statut juridique du stagiaire. Présentement, il faut savoir qu’un enseignant est payé par l’État lorsqu’il détient son brevet d’enseignement. Le stagiaire en enseignement fait justement son quatrième stage dans le but d’obtenir ce brevet qui va lui donner le droit de pratiquer. Là où c’est difficile, c’est lorsqu’on doit aller prouver que l’étudiant en stage final n’est pas seulement un stagiaire, mais qu’il est aussi un enseignant reconnu par la loi, même s’il n’a pas son brevet. Et c’est sans parler des normes du travail qui devront être modifiées. C’est pour ça qu’on priorise la compensation financière, puisque même si la personne stagiaire fait le même travail qu’un prof, on ne touche pas à son statut juridique.

Q : Finalement, quel message souhaitez-vous lancer aux étudiants et étudiantes? Qu’est-ce qu’il reste à faire pour aider la campagne de la CRAIES?

R : L’approche favorisée pour l’instant est celle de la documentation par la recherche et également l’approche par concertation avec les différents partis politiques, en plus des syndicats pour être en mesure de rencontrer la ministre sur un front commun. Je dirais que c’est surtout de continuer de nous suivre via les médias sociaux pour rester à l’affut des différentes avancées. Cependant, c’est aussi important que les étudiants restent proches de leur association locale, qu’ils continuent de s’informer concernant les actions à venir, puis de nous offrir la possibilité d’avoir un mouvement aussi diversifié. Nous aurons une rencontre en janvier afin de revoir et de prévoir la mobilisation pour l’hiver. La meilleure façon pour les étudiants et les associations de rester impliqués et engagés, ça va être d’embarquer dans cette nouvelle vague de mobilisation et de contribuer au changement. À la CRAIES, on n’a pas la volonté d’imposer une structure ou une vision, on est vraiment dans une logique de concertation, alors on sera à l’écoute de nos associations étudiantes membres.

N.B. Les réponses de monsieur Tremblay n’ont pas été féminisées.


Crédit Photo ©  ImpactCampus

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