Sortir de l’ombre

Par Marc-Olivier Cholette

D’aucuns diront que je soulève des propos depuis longtemps enterrés, qu’il ne s’agit pas d’un sujet actuel, pourtant, face au nombre important d’étudiants étrangers qui viennent en échange à l’Université de Sherbrooke, le sujet m’apparait pertinent. Ici, les étudiants québécois sont souvent en contact avec d’autres cultures de la francophonie, ce qui amène des discussions intéressantes en ce qui concerne la question des variétés de la langue. Pourquoi la variété du français québécois n’arrive-t-elle pas à s’épanouir sur le plan international? Parce qu’elle est mal perçue.

Mais peut-on vraiment dire qu’elle est mal perçue? C’est baigner dans l’ignorance que de s’arrêter à cette logique du bon ou du mauvais français. Essayons d’y voir plus clair quant à l’évolution de ces variétés, notamment celle du français québécois parallèlement avec celle du français académique. Toutefois, n’entrons pas dans les grandes questions d’ordre grammatical ou étymologique et concentrons-nous sur le débat autour de l’expression orale.

Depuis déjà trop longtemps, on favorise une illusion de l’unicité de la langue française parlée qui vient contraindre les autres variétés et lui accorde, par le fait même, une valeur moindre. On place à tort la variété du français de France, mais surtout celle de la région parisienne, sur un piédestal comme modèle inébranlable.

Un peu d’histoire

L’enseignement tente souvent de nous forcer à nous rapprocher de la réalité écrite du français qui contribue alors à entretenir ce mythe. Le parler est dès lors quelque peu discrédité. Cependant, il faut comprendre que la langue écrite est figée dans ses multiples règles complexes depuis environ 300 ans, mais que le parler a, quant à lui, continué d’évoluer à travers les années.

On fait donc face, au XXIe siècle, à différentes variétés du français en Europe, en Afrique ou en Amérique, véhiculant une histoire qui leur est propre et qui se distingue complètement de celle de Paris. Ainsi, si on regarde brièvement de quelle façon la variété québécoise du français s’est tranquillement modelée, on découvre une scission importante avec la France, parce que la langue s’adapte à son environnement. C’est d’autant plus vrai lorsqu’on regarde les évènements se situant après la Conquête où l’ancienne colonie française n’avait plus aucune relation ou presque avec sa mère patrie.

En effet, les contacts avec la langue anglaise et les langues amérindiennes ont contribué au façonnement du français québécois, voire même du français nord-américain. De plus, le différent mode de vie a aussi apporté une quantité indispensable d’innovations aujourd’hui utilisées dans toute la francophonie. Par exemple, on a qu’à penser aux mots en relation avec l’hiver tel que motoneige.

D’autre part, ces innovations ne se limitent pas seulement à la création de mots nouveaux, il faut aussi considérer la création de sens nouveaux, typiques à la variété du français québécois. Compte tenu du principe d’évolution naturelle des langues, certains mots européens ne désignent pas la même réalité en Amérique. Un exemple simple et flagrant est l’utilisation du mot chevreuil, ne référant pas à la même espèce animale de chaque côté de l’Atlantique. Il ne faut pas seulement se fier à la perspective scientifique et terminologique pour juger d’une pareille situation. En l’absence physique en Amérique du Nord de son référent européen, cette dénomination s’avère très plausible pour identifier ce cervidé qui partage certaines caractéristiques principales avec cette autre espèce voisine.

C’est ensuite une panoplie d’autres termes qui se rattachent à cette idée. Pour ma part, je le vois aisément lorsque je suis en contact avec des Français dans les résidences. Que ce soit pour des mots différents qui désignent la même réalité ou bien un même mot qui ne renvoie pas directement au même référent, la légitimité de la langue « québécoise » m’apparait indiscutable.

Une indépendance linguistique

Enfin, il faut cesser de constamment s’indigner quand un mot de la variété québécoise de la langue française diffère de celle de la France, et sans même réfléchir de le dénoncer comme étant un anglicisme. L’évolution de la langue est un domaine complexe, mais qui a un bagage historique très intéressant permettant de forger la culture d’un peuple. Heureusement, depuis quelques années, les Québécois semblent s’éloigner de cette obligation d’alignement inconditionnel qu’ils s’étaient donné envers la France et l’Académie. Ils s’affirment davantage comme étant linguistiquement indépendants et embrassent leurs particularismes.

Je ne veux pas prétendre être un prophète annonçant une vérité absolue, toutefois il est évident que les gens sont mal informés en ce qui a trait à leur langue. Si on dépasse le blocage face à l’accent, qui, soit dit en passant, n’est pas forcément une forme d’infériorité, la valeur de la variété du français québécois est, à mes yeux, le flambeau francophone en Amérique du Nord. On ne doit pas la considérer comme une sous- langue ou un dialecte déformé du français académique. Il s’agit d’une langue vivante qui développe de plus en plus ses propres outils, on a qu’à penser au dictionnaire Usito ou bien au programme Antidote. Je crois que les gens ne sont pas assez sensibilisés à leur propre culture pour comprendre les enjeux entourant la langue. En tant que Québécois, il ne faut pas dénigrer sa langue, ni constamment la comparer au modèle du français académique; il faut en être fière et en discerner les subtilités pour être en mesure de l’enseigner, voire même de l’exposer pleinement sur le plan international, sans avoir peur des quelconques réprimandes mal placées de la part de l’élite parisienne faussement idéalisée.


Crédit photo © rcinet.ca

Partager cette publication