The Lobster : l’amour, une affaire de bête ou d’humain?

Par Rosanne Bourque

Pourquoi regarde-t-on des films? On choisit un film pour s’évader et rarement pour se rappeler que dans la vraie vie, il n’y a pas souvent des choses qui fonctionnent comme elles le devraient. On le choisit pour se reconnaître, pour se réconforter et pour se dire : « c’était wow! ». Et on trouve ça wow parce qu’il est arrivé ce qui devait arriver dans ce film-là.

En effet, la plupart des amateurs de cinéma veulent être réconfortés par une histoire qui suit une évolution narrative classique. On appelle ça des films de genre. Alors qu’advient-il lorsque ce n’est pas un film de genre? L’œuvre ne se comporte pas du tout comme elle serait censée le faire : la musique n’est pas à la bonne place, les scènes sont montrées sous un angle déconcertant et les personnages posent des gestes qui sont inexplicables et inexpliqués. C’est le malaise, avec un grand « M »...

Yorgos Lanthimos, un réalisateur d’origine grecque, nous lance un portrait cru de la société avec des films comme Dogtooth (2009) et, plus récemment, avec The Lobster (2015). Dogtooth traitait principalement de la sociologie de la famille alors que The Lobster égratigne plutôt la notion de couple dans les sociétés occidentales. Le réalisateur a d’ailleurs remporté le Prix du jury et la Queer Palm au Festival de Cannes avec The Lobster, qui vous sort de votre position de spectateur passif pour vous faire vivre une satire sur les relations amoureuses.

Crédit photo © Open Roof Festival

Crédit photo © Open Roof Festival

Un récit absurde

Dans une société où le célibat est indésirable, vous venez de vous faire quitter par votre douce moitié et vous avez 45 jours pour retrouver l’amour. C’est ce qui arrive à David (Colin Farrell), dans la mi-quarantaine. Qu’arrivera-t-il s’il ne trouve pas l’élue? Il sera transformé en animal, qu’il pourra — au moins — choisir. C’est dans un décor mélancolique et dans une atmosphère déconcertante que David, accompagné de son chien (frère) tentera de trouver l’amour, sans quoi il sera changé en homard.

Une réalisation brutale

Yorgos Lanthimos réalise ses films avec un regard sociologique. Jusqu’à maintenant, rien de tout cela ne semble inquiétant. Pourtant, dès les premières minutes du film, quelque chose cloche : une ambiance lourde, un rythme écorché. Un malaise qui dure finalement 1 h 54. Dans leur quête désespérée, les personnages se cognent la tête contre les murs et dépassent bien souvent une limite qui nous est montrée sans pudeur, sans prétention non plus. Il faut avouer qu’on se demande si on aime ça ou pas. Je vous donne la réponse tout de suite : on aime ça!

La direction photo est soignée, parfaite. La fluidité entre les plans nous berce d’une scène à l’autre, si doucement que c’est en fait une des seules choses qui ne nous rend pas inconfortables. Ce qui frappe le plus, et c’est le cas de le dire, c’est que Yorgos Lanthimos sait habilement rendre l’inconfort attachant. Des silences, des malaises et des scènes subtilement absurdes par leur cruauté amusante nous font sourire coupablement.

Avec The Lobster, on assiste à une caricature des relations amoureuses dont les traits sont exagérés, mais également réduits à leur plus simple état. Lorsqu’on finit par avoir le résultat final de la caricature, on observe l’amour dépeint comme une machine de la société, et l’absurde importance qu’on accorde à celle-ci se dévoile avec des emprunts au surnaturel.

Des humains, ou pas

Il est impossible de parler des personnages sans parler de la distribution. Collin Farrell joue un moustachu bedonnant dans la quarantaine. Déjà, c’est intéressant. On est loin de son rôle de tombeur habituel. Mais quand vient s’ajouter John C. Reilly (vedette de Step Brothers), ça devient vraiment intrigant puisque son sérieux et sa lourdeur nous amènent loin de nos habitudes. Léa Seydoux, brutale, et les préférées de Lanthimos, Aggeliki Papoulia et Ariane Labed, font également partie du portait.

Les acteurs sont divisés en deux camps : ceux qui cherchent l’amour et les solitaires, qui forment un groupe de résistants. Les employés de l'hôtel où vivent les esseulés sont au milieu de tout ça. Tout quoi? La chasse. Les deux clans se traquent, prônant chacun de leur côté que leur situation est mieux que l’autre. Des deux côtés les personnages sont aussi mécaniques, froids, immoraux et désabusés. Yorgos Lanthimos les réduit d’ailleurs à des appellations ridiculement simples comme : l’homme qui zozote, la femme qui saigne du nez ou la femme myope. Étant assez unidimensionnels, les esseulés s’assemblent selon leur ressemblance. « Qui se ressemble s’assemble », une ironie, selon Lanthimos.

Un divertissement différent

Vous pensez probablement que je vous recommande un film dans lequel vous ne vous reconnaitrez pas, juste pour faire changement. Vous vous attendez surement à arriver au générique en étant insatisfaits, confrontés à une dure réalité. Pourtant, c’est inévitable, vous vous reconnaitrez dans ce film.

Je vous recommande en fait un film dans lequel vous vous reconnaitrez, mais vous n’aimerez pas vous y reconnaître, et c’est ce qui fait toute la différence. Vous serez satisfaits à la fin du film, oui. Parce que vous aurez ri et vous aurez peut-être ri de vous, de votre entourage. Vous serez satisfaits parce que vous aurez vu ce film qui vous collera à la peau pendant quelques jours.

Vous vous demanderez certainement en quel animal vous aimeriez être changé…


Crédit photo © The Telegraph

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