Alors que les Jeux olympiques (JO) d’été de Tokyo doivent se tenir dans moins de six mois, plusieurs remettent en question la présentation de l’évènement. En tenant compte de l’augmentation des cas de COVID-19 dans plusieurs pays asiatiques dont le Japon, les chances que les compétitions aient lieu s’amincissent. 

Par Josiane Demers 

Devant ce constat, un débat éthique hypothétique émane chez les fédérations sportives des différents pays au sujet de la vaccination. La semaine dernière, Dick Pound, un membre canadien du Comité international olympique (CIO), a suggéré la possibilité de faire vacciner les athlètes olympiques en priorité afin de s’assurer qu’ils puissent compétitionner sans encourir de risques majeurs.   

La proposition 

Dans une entrevue accordée à la chaine britannique Skynewscelui qui est le plus ancien membre du CIO a suggéré que les athlètes de haut niveau participant aux JO devraient recevoir le vaccin en priorité, après les personnes vulnérables et les travailleurs de la santé, avant la tenue des compétitions, «même si cela impliquait qu’ils passent devant d’autres personnes». En précisant que cette décision était propre à chaque pays, il a soutenu que cela représente la seule façon de s’assurer de la tenue de l’évènement. Selon lui, «au Canada, il y a 300 à 400athlètes, donc prendre ce nombre de doses sur les millions commandées pour que le pays soit représenté dans un évènement international d’envergure ne risque pas de provoquer de l’indignation de la population».  

L’éthique 

Les JO représentent l’apogée de l’accomplissement pour plusieurs athlètes, en plus d’offrir des performances spectaculaires aux téléspectateurs, et ce, mondialement. C’est également l’occasion pour les sportifs qui se démarquent de se faire voir par des commanditaires potentiels alors qu’il est démontré que beaucoup d’entre eux gagnent modestement leur vie. L’évènement représente des retombées économiques importantes non seulement pour la ville hôte, mais crée aussi de l’emploi ailleurs. En repensant à la demi-finale du 200m où Usain Bolt et Andre DeGrasse souriaient en courant ou encore aux performances deéquipes féminines canadiennes en natation et en plongeon, un pincement au cœur se produit à l’idée de l’annulation des JO de Tokyo.  

Néanmoins, moralement et éthiquement, est-il vraiment justifiable de prendre des doses de vaccins destinés à d’autres personnes, aussi petit soit le nombre, pour les administrer aux athlètes en priorité? Bien que la question reste hypothétique et qu’il est possible que d’ici là, les athlètes soient déjà vaccinés ou que les JO soient carrément annulés, Julie St-Pierre, conseillère en éthique à l’Institut national de santé publique du Québec, s’est penchée sur la question. Dans une entrevue accordée le 7janvier dernier à Alexandre Coupal de Radio-Canada Sport, elle explique qu’il faut s’attarder aux valeurs sous-jacentes à la problématique pour bien l’analyser.  

Selon madame St-Pierre, l’enjeu d’équité est au centre du débat. Une liste de priorité a déjà été élaborée par la santé publique et plusieurs se demanderont «pourquoi eux plus que moi?». «C’est sûr qu’avec un accès privilégié au vaccin, ça faciliterait beaucoup les choses, mais je pense quils vont devoir convaincre la population mondiale que c’est justifiable. Selon moi, pour l’instant, ça ne le serait pas», explique-t-elle. 

Internationalement, il faut considérer l’avantage des pays occidentaux face aux pays plus pauvres du sud. Ce n’est pas tous les États qui ont les moyens de se procurer un nombre de doses suffisantes pour sa population sur un court échéancier. Des athlètes à travers le monde seraient alors désavantagés avant même de commencer les compétitions.  

Positionnement canadien 

De son côté, le Comité olympique canadien (COC) a tenu à s’exprimer prudemment sur le sujet par voie de communiqué en évitant d’être associé aux propos de Dick Pound. Le chef de la direction et secrétaire général de l’organisation, David Shoemaker, prévient qu’ils sont «tout à fait conscients que les travailleurs de première ligne et les personnes vulnérables recevront le vaccin en priorité et que l’accès d’Équipe Canada aux vaccins dépendra de nombreuses considérations, notamment les lois qui régiront l’entrée au Japon l’été prochain». 

Le même son de cloche se fait entendre chez les athlètes. Rappelons que le 22mars dernier, le Canada avait été l’un des premiers pays à confirmer qu’il n’enverrait pas ses sportifs à Tokyo à l’été2020 et avait fait pression sur le CIO d’annuler l’évènement. La lutteuse, Erica Wieber a expliqué au journaliste de la CBC Ignacio Estefanell que le pays bénéficierait de «demeurer du bon côté des choses dans l’histoire» sur cet enjeu également. La médaillée d’or olympique de Rio en 2016 est catégorique et rejette l’idée d’avoir accès au vaccin avant d’autres personnes sur la liste de priorités. Kyle Shewfelt, gymnaste étoile masculin, abonde dans le même sens en évoquant son amour des Jeux, mais en expliquant que les problèmes sociétaux engendrés par la COVID-19 sont exponentiellement plus importants que l’esprit olympique 

La situation au Japon inquiète 

À moins de 200jours de la cérémonie d’ouverture des JO de Tokyo, le premier ministre japonais Yoshinhide Suga a déclaré l’état d’urgence face à la résurgence des cas de coronavirus dans son pays. Le Japon affichait un bilan plutôt «positif» dratio du nombre d’infections sur sa population de 125millions d’habitants, mais la situation tend à changer. Dans des sondages du 11janvier 2021 menés par la chaine de nouvelle Japonaise Kyodo, 80% des répondants souhaitaient l’annulation, le report des Jeux où étaient persuadés qu’ils n’auraient pas lieu. Le comité organisateur se donne jusqu’en mai pour prendre une décision, mais jusqu’à maintenant, l’annulation n’est pas considérée.  

Les enjeux éthiques reliés à la vaccination prioritaire des sportifs sont nombreux et complexes. Il semble qu’autant le COC que les athlètes canadiens s’opposeraient à cette éventuelle démarche. Plusieurs alternatives s’offrent au comité organisateur telles que les villes bulles, l’absence de spectateurs et les tests fréquents administrés aux athlètes. Cela changerait la face des JO mais éviterait une annulation complète 

Depuis plusieurs années, beaucoup de gens réclament une réforme du fonctionnement de l’évènement. N’est-ce donc pas l’occasion parfaite de revoir certaines pratiques et de revenir à l’essence même de l’esprit olympique?  

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