Edito-Culture_Credit-Julien-Beaulieu« Il n’y a rien de constant, si ce n’est le changement » – Bouddha ; « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » – Antoine Lavoisier ; « On a découvert l’Amérique » – Christophe Colomb

Par Julien Beaulieu

Ce qui est pratique, quand on vieillit, c’est les souvenirs qui s’accumulent. Ça nous fait une belle source de nostalgie dans laquelle puiser lorsqu’on est épuisé par le présent et l’omniprésent. Une chanson qui fait sortir l’enfance des entrailles du passé, une odeur qui goûte l’ancien. Et pourtant, il faut faire attention avec la mémoire : ça reste seulement de la répétition, de la jonglerie avec ce qui a déjà existé. Du remodelage. Rien de nouveau.

Les faits

Nous sommes obsédés par le changement. Il faut se changer les idées, se changer le mal de place, changer d’air. Mais, pourtant, rien, nulle part, n’est nouveau. Surtout pas la matière physique qui nous entoure : l’univers a fêté cette année son 13 770 000 000e anniversaire. Les mots que l’on emploie ne sont pas mieux : héritière du gallo-roman et de l’ancien français, notre langue date déjà de plusieurs siècles. Son orthographe évolue avec le temps, certes, mais son cœur subsiste. Même chose pour les sons, qui ont tous leurs fréquences, leur amplitude et leur longueur d’onde respective, figés en quantité limitée dans l’espace. Voilà maintenant des millénaires que l’être humain utilise les mêmes instruments pour façonner le même matériau. « L’homme cherche la nouveauté dans les cimetières » (Louis Scutenaire). Qu’arrivera-t-il lorsqu’il aura essayé toutes les permutations que ses outils actuels lui offrent?

Les festivals

À force de jouer avec de l’antérieur, a-t-on atteint le bout du rouleau de la créativité humaine? Est-ce que tout a été fait? Carlo Cavallone, de l’agence de publicité 72andSunny Amsterdam fait la constatation suivante : « People say there are maybe five or six truly original plots in this world. The same applies to everything. If you stop and think about that, you’ll panic. » Un des sens du mot créer signifie : « donner l’existence à quelque chose à partir du néant. » Provenant du latin creare, le mot a, lorsqu’on l’entend ainsi, une connotation religieuse : « Dieu créa le Ciel et la Terre » à partir de rien. Cette forme de création nous semble inaccessible à nous, mortels condamnés à faire des recettes différentes à partir des mêmes ingrédients.

L’effet

Lorsque l’on fait une rétrospective de l’histoire de l’art, on s’assure de cataloguer chaque époque par ses révolutions. Moitié du 19e siècle : réalisme. Début du 20e siècle : expressionnisme. Fin du 20e siècle : expressionnisme abstrait. La liste pourrait remonter des siècles en arrière. Comme si l’art d’une époque ne tirait sa pertinence que des conventions qu’il brise. À défaut de pouvoir créer à partir de rien, l’être humain s’est imposé des règles fictives, question de pouvoir les transgresser afin d’avoir une quelconque impression de nouveauté. C’est bien là ce qui explique l’intérêt pour l’art transgressif et la robe en viande de Lady Gaga.

Toujours selon Cavallone, « Every browser tab you open, every social feed you check brings evidence of just how clever the world has become, leaving you stranded at your laptop. You know you have not actually tried everything—yet you feel it deep in your soul. So how do you fix the feeling and move forward with another great idea ? »

Car le problème ne touche pas que l’art, il touche aussi l’entrepreneuriat et l’innovation scientifique. Jean Cadieux, docteur en mathématiques et professeur à la Faculté d’administration de l’Université de Sherbrooke, n’y croit pas. Il considère Cavallone comme «  un genre de doom trooper annonçant la fin du monde. » Cadieux poursuit : « Ces gens m’énervent. Au lieu d’aider les gens à progresser, ils sèment la terreur. Et gèlent les progressions. Bref, il est lui-même un agent stagnant du progrès. » Mais que faire alors?

Les fesses

La solution est simple : il faut retourner voir dans le dictionnaire. Car créer a un deuxième sens, celui de l’action d’agencer et d’organiser des choses préexistantes d’une façon nouvelle. On a qu’à penser aux différentes formes d’art qui s’inspirent de mouvements et de styles préexistants pour leur donner une couleur totalement différente : c’est particulièrement le cas du hip-hop, du pop art, du jazz et de la bande dessinée, notamment (Illegal-Art.org).

Peut-être que l’art, ce n’est que de dévoiler ce qui existe déjà. Un peu comme lorsqu’on se remémore de vieux souvenirs. Ainsi, les générations de créateurs vont continuer à se partager leurs visions jusqu’à ce qu’on obtienne le portrait du tableau au complet. Le problème, c’est qu’à force d’échanger, on va finir par se changer. « Il arrive souvent que deux personnes débattent férocement, puis en rentrant chez eux, prennent la position de l’adversaire, échangeant ainsi leurs opinions » (L’art d’avoir toujours raison, Arthur Schopenhauer). Il ne faudrait pas qu’en tentant de dépeindre la réalité, on en crée une nouvelle : on ne s’en sortirait plus.

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La maturité, un prérequis pour faire carrière en arts visuels? En 2013, une enquête de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec constatait que les moins de 35 ans constituaient seulement 12 % des artistes en arts visuels, alors qu’ils représentaient 37 % de la population active du Québec.

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« Une fois, j’ai fait l’amour pendant une heure cinq. C’était le jour du changement d’heure » – Garry Shanding

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