Tribune libre : La violence humoristique

Par Audrey Roussy

Y avez-vous survécu? Oui, je parle entre autres du temps des fêtes et des soupers familiaux obligés, mais surtout de cette personne qui lit le Journal de Montréal à ses heures et qui aime par-dessus tout provoquer et évacuer ses préjugés d’antan aux moments les moins opportuns, le tout, bien sûr, déguisé sous une « blague ». Ça vous rappelle quelqu’un?

Chaque famille, ou presque, possède son « mon’oncle Gaétan » qui, dans les partys de Noël, fait des jokes vraiment déplacées qui nous font grincer des dents. Le malaise ressenti est parfois difficile à exprimer, alors voici un coup de pouce : c’est de la violence humoristique. Quand je parle de violence humoristique, je ne peux m’empêcher d’entendre « mon’oncle Gaétan » faire une blague raciste ou sexiste pour ensuite se défendre avec son ton d’homme de Cro-Magnon : « ouin mé lo c’est juste une joke, calme toé! ». Les blagues ne sont jamais « juste des jokes », comme l’explique si bien Dr Jason P. Steed dans sa thèse de doctorat sur la fonction sociale de l’humour. L’humour peut être extrêmement violent et voici pourquoi en sept points faciles :

● L’humour est une interaction sociale (on ne blague pas seul), c’est une façon de construire une relation avec autrui et donc, de construire une identité (une façon d’être avec les autres). On utilise l’humour pour former des groupes.

● L’humour sert à définir qui fait partie du groupe et qui en est exclu. La fonction sociale de l’humour est d’assimiler ou d’aliéner : ceux qui rient à la blague (le in-group), et ceux qui ne la rient pas (le out-group). L’humour sert non seulement à assimiler ou aliéner les gens, mais aussi les idées.

● C’est pourquoi les blagues sexistes sont violentes; non seulement parce qu’elles servent à aliéner certaines personnes, mais aussi, car elles servent à assimiler et accepter le sexisme. La blague sexiste envoie le message au in-group que le sexisme est acceptable (si vous considérer le sexisme non acceptable, et donc pas drôle, vous êtes dans le out-group).

● Quand la personne qui a fait la blague dit « c’est juste une joke », elle se défend auprès des gens du out-group; nul besoin de défendre la blague dans le in-group, car l’idée y est déjà acceptable et assimilée.

● Si vous êtes prêt à accepter la défense « c’est juste une joke », vous êtes prêt à accepter l’idée du sexisme et vous êtes prêt à entrer dans le groupe où le sexisme est acceptable.

● Nuance : l’humour, comme toute interaction sociale, est complexe et est sujet à interprétation. Parfois, une blague sexiste peut servir à aliéner et non assimiler le sexisme (par la parodie, le sarcasme, etc.). Cependant, quand « mon’oncle Gaétan » dit : « Tais-toi et va me faire un sandwich… c’est juste une joke! », il n’est clairement pas en train de créer un subterfuge complexe pour rire sarcastiquement des hommes qui le disent sérieusement. Il rit de la femme, il fait une blague violente et sexiste envers les femmes .

La violence humoristique, comme toute autre forme de violence, mérite d’être reconnue et pointée du doigt. La prochaine fois que « mon’oncle Gaétan » fera des jokes poches, faites-lui savoir ce que vous en pensez. Ou encore, frappez-le avec un exemplaire roulé de ce journal et dites-lui, quand il sera offusqué : « Bin voyons, calme toé! C’est juste un bout de papier! »


Crédit photo © Clubs de yoga du rire

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