Tribune libre : Lettre à mes semblables

Par Justin Chenel

Là les gars, il faut qu’on se parle. Pis là je parle pas de venir vous déranger dans votre cuisine pas rénovée pour parler d’économie de région, de santé et de démocratie, mais plutôt de parler de privilège. Je sais ce que vous allez dire : « Seigneur, pas encore une minorité qui veut nous faire croire qu’en 2017, l’égalité n’est pas encore atteinte. » Rassure-toi, ce texte ne concerne pas ton privilège, mais le mien.

Vois-tu, je suis un homme blanc, hétérosexuel, jeune, cisgenre et éduqué. Bref, la crème de la crème du privilège. Ma position sociale me rend inapte à discuter avec toi des mécanismes structurels d’oppression envers les minorités, puisque je ne les vis pas. Pour faire ça simple, c’est comme quand tu disais aux filles dans la cour d’école qu’elles peuvent pas savoir à quel point un coup de pied dans les couilles peut faire mal, parce qu’elles en ont pas. De la même manière, je peux pas m’imaginer ce que peuvent vivre les gens issus de groupes minoritaires au quotidien, mais ce que je peux faire, c’est de te parler de mon quotidien.

Je me suis fait donner par mon père, il y a quelques années, une canette de poivre de Cayenne. C’était juste avant de partir en camping et je le voyais un peu comme un rite de passage. C’est drôle, mon père m’a jamais dit de la garder dans mon sac à dos quand je me promène seul le soir, d’un coup qu’un violeur se cache dans un coin du métro pour m’attraper. Parlant du métro, c’est dommage que personne ne m’ait jamais sifflé pour me demander d’amener mon joli derrière près de lui, histoire qu’il puisse l’admirer de plus près. J’aurais aimé savoir comment on se sent quand ça arrive.

D’abord, j’ai jamais eu à déclarer mon hétérosexualité à personne. Le simple fait de penser que j’aurais pu le faire me semble illogique. J’ai non plus jamais vécu d’insécurité par rapport à mon orientation sexuelle, même que j’en discute sans gêne. D’ailleurs, je me rappelle de mes années à l’école secondaire, où mes amis et moi passions des heures à nous moquer les uns et les autres. On s’est jamais traité « d'osti d’hétéro », pourtant, presque comme si ça ne faisait pas rire. Une parenthèse comme ça, je me rappelle de ces années où on avait un proverbe vraiment populaire au sujet des relations sexuelles : « Tout le monde aime une clé qui ouvre toutes les serrures, personne n’aime une serrure qui se fait ouvrir par toutes les clés. » C’était le bon temps, où on rivalisait à savoir qui connaissait la blague la plus « cochonne », à se demander : « Pis, qu’est-ce que tu t’es pogné en fin de semaine? ». Au départ, je pensais que mes amis parlaient de chasse à la perdrix…

J’ai jamais non plus songé au suicide, et je me rappelle pas d’un matin où je me suis levé en n’ayant pas le goût d’aller à l’école, mais après tout, c’est normal, j’ai jamais vécu d’intimidation. Ça doit être plus difficile de niaiser quelqu’un quand il présente pas de caractéristique sur laquelle on est habitué de blaguer, et ce, depuis des décennies.

Aujourd’hui, j’essaie de plus en plus de comprendre ma place au sein de mon environnement et de comprendre les conséquences que mes actions peuvent causer sur les autres. Je me suis rendu compte plusieurs fois que, lorsque je suis au sein d’une équipe, j’ai tendance à reprendre les paroles d’une coéquipière en mes propres mots, comme si elle ne les avait pas assez bien exprimées. J’ai aussi remarqué que je n’ai jamais raté une entrevue ou une élection à un poste quelconque parce qu’on avait préféré le donner à une personne issue d’un groupe minoritaire.

Le privilège, c’est pas quand l’enseignante ou l’enseignant de ton école primaire te laissait effacer le tableau de la classe ou nourrir le lézard dans votre terrarium. C’est l’ensemble des mécanismes existant autour de nous qui font en sorte que les hommes blancs, hétérosexuels, jeunes, cisgenres et éduqués ne font pas face à certains obstacles naturels de par leur position de choix dans la société. C’est grâce à leur privilège que les hommes comme moi n’ont jamais eu à blâmer leur sexe, leur couleur de peau, leur orientation ou leur âge lorsqu’ils ont fait face à une difficulté de la vie. Le privilège, c’est ce qui te permet de clamer haut et fort que ton sexe est en péril pis d’aller le vomir sur les réseaux sociaux chaque fois qu’on annonce qu’un conseil d’administration d’une entreprise est finalement paritaire ou que le gouvernement accorde une somme de crève-faim aux associations de lutte pour les droits des minorités.

Le privilège, c’est aussi ce qui me permet d’écrire ce texte en sachant que tu vas probablement porter une plus grande attention à mes propos et que tu auras tendance à me croire plus facilement parce que je suis, tu l’auras deviné, un homme blanc, hétérosexuel, jeune, cisgenre et éduqué.


Crédit photo © L'express

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