Une différence de degré…

Par Félix Morin

Nous le savons depuis Lorigine des espèces de Darwin quil y a, entre nous et les animaux, une différence de degré et non pas de nature. Cela a détruit la thèse de Descartes sur l’«animal machine» et nous permet aujourdhui de faire une réflexion éthique sur notre rapport aux animaux, à la nature et à notre régime alimentaire. Or, dans le livre Lanimal est une personne: pour nos sœurs et frères les bêtes, Franz-Olivier Giesbert nous fait le témoignage dune vie de végétarien qui sort du registre de la normalité parce quil en avoue les difficultés et les moments de faiblesse. Portrait de la relation entre un homme et un idéal.

Je sais, écrire une critique d’un livre sur le végétarisme dans un numéro sur la «responsabilité» peut sembler moralisateur. Le rapport que nous entretenons avec la viande est si intense que la moindre remise en question dresse, souvent et malheureusement, une levée de boucliers. Trop souvent vus comme de dangereux idéalistes, les végétariens ont un rapport au monde qui est loin de l’anthropologie contemporaine.

Sur le mode de la confession et de l’essai, Franz-Olivier Giesbert nous permet de réfléchir à partir des «leçons d’une vie passée avec eux depuis la petite enfance, à la ferme, puis en ville». Dès le départ, il brise le sophisme du faux dilemme au sujet de l’anthropocentrisme. Il refuse, toujours dans des termes cartésiens, que l’homme se rende «maître et processeur de la nature», tout en gardant la solidarité entre nous intacte au nom d’une solidarité des espèces. Idée banale en apparence, mais qui ne l’est pas lorsqu’on se rend compte du manichéisme de nombreux débats sur le sujet.

En fait, j’ai aimé ce livre «humain, trop humain». Je vois dans ce livre la généalogie du végétarisme de l’auteur lorsqu’on a dû abattre, alors qu’il vivait sur une ferme, la chèvre qu’il aimait tant et que, le lendemain, la viande était dans le réfrigérateur. À part dans Sweeny Todd, rares sont les personnes qui sortent indemne de voir son ami dans des Tupperwares dans le frigo…

J’ai aussi trouvé fort courageux de dire que lui et Derrida, malheureusement mort depuis, étaient des «à moitié et aux trois quarts végétariens». Et oui, les deux mangent du poisson lorsqu’on l’offre, incapables de dire non aux bonnes intentions des personnes qui, pour une drôle de raison, pensent que le poisson n’est pas de la viande. L’étant moi-même de plus en plus, je dois dire que cela arrive souvent pour une raison totalement obscure. Lire dans ce livre que, pour un homme comme Derrida et l’auteur, le végétarisme est un «combat impossible» est peut-être faux, mais nous ramène au fait que cela n’est pas facile parce que des fois, pour tenir nos convictions, il faut dire non et briser la politesse qu’on nous a inculquée.

Ce livre traite aussi de l’abatage de la viande et du manque d’éthique dans ces endroits où personne ne veut aller, parce que trop cruel et trop difficile, alors que tout le monde veut le produit. Or, la meilleure manière de devenir végétarien est justement de rentrer dans ces abattoirs, mais passons.

Lorsqu’il écrit sur les abattoirs rituels pour la viande casher et halal, loin d’être dans l’idéal d’un monde où tout cela devrait disparaître, Giesbert nous propose une éthique où l’électronarcose permettrait de ne pas faire souffrir la bête, tout en étant permis par les deux grands monothéistes.

On sent, durant la lecture, que l’auteur est aussi romancier à cause de la grande fluidité entre les chapitres, la cohérence interne qui permet de fermer un chapitre sur ce qui va commencer le suivant. Un livre simple et touchant qui va déplaire aux puristes, mais qui va peut-être toucher des personnes et les pousser, au moins, à réduire la quantité de viande. Un livre pour un progressisme alimentaire, mais non pas pour une révolution.

Je vous invite à le lire. La responsabilité n’est pas la conviction. Max Weber faisait une distinction majeure lorsqu’il parlait de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité. Un livre qui s’ancre radicalement dans le deuxième cas. Un livre dont les vérités sont loin d’être absolues, mais dont les propositions ont de grandes chances d’évoluer dans les prochaines années.

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