Tribune libre - Une histoire d’intégration

Par Anne Marchand

Ok guys, faut que je vous parle.

Je ne sais pas vraiment comment aborder le sujet, je sais juste que j’ai besoin d’enlever ça de mon chest. Genre littéralement. Parce que c’est de mon chest qu’on va parler ici. Mon chest pi ses deux seins 34 DD que j’ai pas du tout accidentellement montrés à mes intégrations. Ouais en août passé, ouais, j’en parle en février. Wtf right? Je devrais passer à autre chose. Mets-en. Mais comme on m’en parle encore, j’ose penser que ça me laisse le droit d’en parler moi-même. Puis je l’ai encore un peu sur le cœur, sur la poitrine si vous préférez.

Parce que voyez-vous, j’ai eu pas mal de fame en faisant ça. Et, faites-moi confiance, vous ne voulez pas être célèbre à l’uni simplement parce que vous avez montré un peu trop de votre anatomie. C’est sans doute plus facile de se débarrasser d’une ITS que de vous débarrasser de l’image que vous avez dorénavant laissée dans l’imaginaire collectif. Vous aurez beau avoir fait tout de sorte d’autres affaires dans votre année, du bénévolat, une chiée d’activités facultaires, name it, la première chose qui va ressortir quand on va parler de vous ça va être « Anne? C’est tu elle qui a montré ses boules? »

Ça me fait chier d’écrire ce texte. Ce qui a été fait cette fin de semaine-là est fait, c’est tout et ça ne m’empêche pas de dormir le soir. Sauf qu’encore aujourd’hui, en moyenne aux deux semaines, je reçois un commentaire sur mes pamplemousses à l’air. J’ai un bon sens de l’autodérision et je fais très souvent moi-même des blagues sur le sujet, mais à un moment donné, une fille se tanne. Il y a une différence entre rigoler de nos niaiseries entre amies et un gars à qui t’as parlé deux fois dans l’année, dont tu ne connais même pas le nom, qui arrive et te demande « Yo Anne, montre tes boules! » Ou encore une fille qui discrédite systématiquement tout ce que tu dis d’un ton péjoratif parce qu’elle a vu tes seins. Apparemment, il y a un lien de causalité entre la compréhension de la matière et l’anatomie exposée selon certains.

Oui, je suis montée sur une table, j’ai retiré ma brassière et j’ai montré mes deux seins à la plupart des participants des intégrations de droit de l’UdeS de l’automne dernier. Je pourrais dire pour me défendre que j’étais très saoule, mais, de un ce n’est pas vrai, j’étais clairement au-dessus du .08, mais je n’étais pas saoule au point de perdre mes moyens non plus. De deux, l’alcool n’est absolument pas le point problématique ici. Je l’ai fait parce que j’étais contente, parce qu’un des organisateurs m’a dit que j’amasserais plus de points pour mon équipe si je le faisais (fait intéressant : il s’est toutefois complètement dissocié de la controverse par après) et SURTOUT parce que, franchement, je ne suis absolument pas complexée par mon corps, je le trouve beau et je ne suis pas gênée de le montrer. Est-ce que c’était une bonne idée? Bah non osti, absolument pas, pour la simple et bonne raison que l’université n’est juste pas la place pour se mettre à poil, de la même manière qu’un salon funéraire n’est pas la place où commencer à danser un set carré.

Théoriquement, l’université est un lieu de savoir où on paye un montant faramineux pour recevoir un enseignement de qualité.

Sauf qu’on parle ici d’une université théorique, remplie d’étudiants théoriques et en pratique, ce n’est pas comme ça que ça se passe. La plupart d’entre nous sommes jeunes. Et on fait comme tous les jeunes : on expérimente, on fait des erreurs, on rit, on boit, on boit beaucoup ou on boit trop, on est irresponsables, on profite de la vie au meilleur de nos moyens limités d’étudiants endettés. En testant nos limites, on apprend, on s’adapte. On se rend compte que cette huitième bière était peut-être de trop finalement, on réalise qu’après une heure en maillot de bain dehors en novembre, il peut commencer à faire frette. Le tout se fait généralement dans la tolérance bienveillante de nos aînés, qui sont eux-mêmes passés par là.

Seulement, j’ai appris à la dure que cette tolérance s’applique surtout aux garçons. Avant de me montrer le devant, j’ai vu au moins douze paires de fesses poilues masculines, au moins trois couilles et anyways, la moitié du monde n’avait déjà plus de chandail. L’ambiance était joyeuse. Mettons que l’idée de montrer un mamelon n’est pas sortie de nulle part.

De toute évidence, on ne discrédite pas mes collègues masculins de la même manière. Souvent ça se fait de manière inconsciente. On se dit « ouais, mais c’est pas pareil avec un gars ». Et on ne pousse pas la réflexion plus loin. Un gars qui montre son cul, c’est OK. Une fille qui montre ses seins, ça c’est non. Parce que dans notre culture catholique, c’est de même. On a beau être des universitaires, on n’osera pas remettre en question des principes cons s’il y a moindrement un malaise rattaché. Ce samedi-là, je n’ai pas fait que l’erreur de montrer mes seins, erreur que j’assume complètement. J’ai aussi fait l’erreur d’avoir surestimé l’ouverture d’esprit de la communauté universitaire de droit, un domaine contingenté, supposément rempli d’étudiants intellectuellement supérieurs (supposément) et, ce que j’ignorais à l’époque, extrêmement conservateurs. On peut réfléchir et se questionner, mais on abandonne le projet si ça met quelqu’un mal à l’aise, sous peine de passer pour une féministe enragée ou un criss de révolutionnaire qui devrait se calmer.

Oui j’en ris d’avoir montré mes boules, j’en ris même depuis le début. Mais je n’ai pas le choix d’en rire, parce que, bah oui, c’est drôle, mais aussi parce je devais devancer les mauvaises langues en faisant en premier les blagues de mauvais goût qu’on aurait pu faire à mon sujet.

Qu’est-ce que j’étais censée faire? Je suis coupable et il y a eu au moins 50 témoins. Il aurait pu n’y en avoir qu’un seul et j’aurais assumé quand même, simplement parce que tant qu’à moi, il est temps qu’on arrête de couvrir le corps féminin de honte par rapport à son homologue masculin.

Est-ce que les gens ont besoin de savoir à quel point je me suis sentie humiliée par les contrecoups et les insultes qui ont suivi mon acte que je croyais innocent? Ont-ils besoin de savoir que je me suis enfuie des intégrations plusieurs heures, que j’ai appelé une amie en pleurant parce que oui, j’avais honte et j’étais terrorisée à l’idée d’avoir ruiné pour toujours ma réputation universitaire, à l’idée que mon acte me ferait revivre l’enfer d’isolement qu’avait été mon secondaire? Je pensais que non.

Seulement, j’étais victime d’une injustice sexiste absolument non méritée et je n’avais pas à m’en excuser davantage qu’un confrère qui aurait fait un geste similaire. Donc après avoir appelé une amie en braillant, j’ai essuyé mon mascara dégoulinant et je suis ressortie de mon appart pour aller terminer mes intégrations aussi glorieusement que je les avais commencées. Et mes amis, ceux qui étaient là peuvent confirmer que j’étais en effet glorieuse.

Cet événement m’a quand même remis à ma place, malheureusement, et m’a fait réaliser que j’étais dans un milieu sexiste qui ne s’assumerait jamais comme tel. Avec le recul, c’est une bonne chose de le réaliser plus tôt que tard.

Bien sûr, c’est déjà connu, en partie à cause de la controverse entourant notre chère chanson de droit, laquelle je n’ai aucun problème ou malaise avec parce que je crois personnellement qu’il y a une différence entre l’humour vulgaire et le slut shaming (on en reparlera une autre fois si vous êtes en désaccord). Le problème du sexisme est beaucoup plus grave et paradoxalement beaucoup plus subtil. Bien « qu’aucune fille ne va mourir de ça », comme disait le ministre, on n’en parle pas assez. Nous sommes d’ailleurs tous à blâmer dans cette situation parce qu’autant fille que garçon, on se complaît là-dedans, on en rit, on fait comme si c’était normal qu’une fille sélectionnée pour les Lawgames se fasse accuser d’avoir couché avec des membres du CO pour avoir sa place dans l’équipe par ses consœurs, que du GHB mis dans un verre lors d’un party sur le campus soit considéré comme un événement malheureux, mais courant, et non comme le crime scandalisant que c’est réellement.

Ou, plus généralement, que la même connerie faite par une fille sera honnie alors qu’elle sera célébrée si elle est faite par son homologue masculin.

En tout cas, pour terminer, je ne veux pas casser le party universitaire. Je veux juste qu’on le fasse de manière moins discriminatoire, qu’on vomisse nos bières ensemble, gars et filles, sans qu’on dise qu’il est un party animal et qu’elle ne sait pas boire.

On s’en reparlera au prochain 5 à 8.


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