Végétarisme : une histoire

Par Félix Morin

Michel Onfray, et avec raison, soulignait que lassiette est lun des lieux les moins pensés par la philosophie. Oui, on pense à la composition dune assiette et les impacts de celle-ci sur notre santé, mais quen est-il de l’éthique? Renan Larue, chercheur postdoctoral à lUniversité de Montréal, vient de faire paraître aux éditions PUF « Le végétarisme et ses ennemis: vingt-cinq siècles de débats ». Simple livre dhistoire? Non, car, comme disait Nietzsche, « ce qui manque souvent à la philosophie est le manque de sens historique ». Objet de réflexion, outil épistémologique, ce livre est au carrefour de nombreuses idées dont il nest que lamorce.

Ce qui est fascinant dans l’histoire des idées, c’est la persistance des problèmes. Souvent, lorsqu’on lit Platon, Tocqueville, Pascal ou Montaigne, on est fasciné de voir jusqu’à quel point les problèmes et les arguments changent peu ou pas. Voilà ce qui frappe aussi  lorsqu’on ferme le livre de Renan Larue.

Comme il le dit dès le début du livre, « un nombre croissant de personnes renoncent volontairement à la viande et au poisson ». Par contre, et là est toute la problématique, on accuse, si on veut faire un portrait général, les végétariens de récuser leur « héritage anthropologique ». Malgré les nombreux arguments donnés pour défendre cette éthique alimentaire (environnement, souffrance des animaux, etc.), on se rend bien compte que, dans le fond, ce n’est pas dans le régime le problème, mais dans l’idéologie qu’il y a derrière. Renoncer à la viande, c’est aussi ramener l’homme à la nature, à son rapport au monde. C’est toucher radicalement une certaine vision de l’humanisme qui met l’homme au centre de tout. En gros, c’est dire un gros « non » au modèle anthropologique ambiant.

Le végétarisme et ses ennemis, Éditions PUF

Le végétarisme et ses ennemis, Éditions PUF

Ce professeur de littérature française nous invite alors à voir l’évolution de la pensée végétarienne et ses nombreux affrontements avec le carnisme, en fonction de l’histoire dans laquelle elle se plonge. De la Grèce de Pythagore jusqu’au mouvement végane contemporain, en passant par Sénèque, Plutarque, Voltaire, Schopenhauer et Singer, Larue nous propose de voir l’évolution de cette pensée complexe et trop souvent ignorée.

Par exemple, il n’est pas rare, dans un échange au sujet du végétarisme, d’aller vers l’argument qu’il est « naturel » pour l’homme de manger de la viande. Or, il est intéressant de voir que chez Plutarque, et plus « scientifiquement » par John Walis (en 1701), il y a déjà une critique profonde et biologique à l’idée de manger de la viande. En effet, selon Walis, nous avons un long côlon qui permet de transporter la nourriture lentement de l’estomac au rectum, comme le bœuf.

Pour ma part, je veux dire qu’il s’agit de l’un des livres les plus intéressants que j’ai lus dans la dernière année.

Comme de raison, il ne faut pas prendre ce type d’argument dans une perspective dogmatique. Ce livre permet d’ouvrir le débat plus grand et de justement sortir des lieux communs alimentaires. Il nous permet de voir les critiques pertinentes des deux côtés. Par contre, il met surtout en relief les attaques folles dont les végétariens ont été les victimes. À titre de démonstration, lorsqu’un philosophe du niveau de Luc Ferry avance comme critique du végétarisme qu’Hitler l’était…plusieurs idées me viennent en tête. Critique classique, mais qui est malheureusement le sophisme de reductio ad hitlerum! On ferme le débat! Malheureusement, en plus d’être sophistique, il s’agit d’un mensonge. Lorsqu’on sait qu’Hitler avait comme repas préféré le pigeonneau farci, on peut se questionner deux fois sur ce genre d’argument.

Je dois avouer qu’il est difficile de résumer la somme de travail qui compose ce livre. Pour ma part, je veux dire qu’il s’agit de l’un des livres les plus intéressants que j’ai lus dans la dernière année. Je le recommande en grande hâte à tous les végétariens, végétaliens et véganes qui voudraient se renseigner à ce sujet. Je dois aussi avouer, en toute humilité et dans des termes kantiens, que ce livre m’a sorti de mon « sommeil dogmatique » et m’a permis de changer mon propre mode de vie. Est-ce pour cela que je le recommande? Peut-être. Mais j’ose penser que dans les faits, il s’agit plus de la qualité intrinsèque du livre qui m’a fait prendre conscience de l’écart entre mes dires et mes actes.

Un livre facile à lire, bien écrit, pertinent, argumenté et qui porte à réfléchir. Un livre nécessaire si on veut penser et mettre en perspective un enjeu qui semble banal et qui est certainement plus fondamental qu’on veut se l’avouer.

Partager cette publication