VOX POP : TRAQUER LA FRAUDE SCIENTIFIQUE

par Dominique Wolfshagen

Saviez-vous qu’au Canada, ce sont les universités qui examinent elles-mêmes les allégations de fraude scientifique ayant lieu entre leurs murs? Feriez-vous confiance à l’Université de Sherbrooke pour gérer une telle responsabilité? Nous avons parcouru le Campus pour récolter vos réponses.

Manipuler des résultats, inventer des données, plagier… La science n’est pas à l’abri des fraudeurs. Cela demeure le fait d’une minorité (une étude de 2009 révèle que 2 % des scientifiques admettent avoir déjà fabriqué, falsifié ou altéré des données[1]), mais le problème n’en est pas moins réel.

FRAUdeS

Au cours des dix dernières années, l’Université de Sherbrooke aurait reçu une dizaine de plaintes pour fraudes. Dans certains cas, les accusations sont jugées infondées ou découlent de problème de propriété intellectuelle (comme l’omission du nom d’un collaborateur). Une enquête a toutefois été menée dans au moins la moitié des cas, et les personnes fautives auraient été sanctionnées.

Or, la transparence en matière de fraude varie d’une université québécoise à l’autre. Par exemple, McGill, Concordia et l’UQAM refusent de divulguer quelque information que ce soit sur le sujet, avançant que cela brimerait la vie privée des accusés. Pour leur part, l'Université de Sherbrooke, l’Université de Montréal et l'Université Laval acceptent de partager leurs rapports d’enquêtes, en censurant seulement les informations qui sont réellement d’ordre personnel.

Toutefois, les révélations peuvent avoir de graves conséquences. En 2015, par exemple, un professeur de littérature de l’Université Laval s’est fait retirer sa chaire de recherche pour plagiat « étendu ». Sans fonds de recherche, les douze étudiants qu’il encadrait (dont plusieurs au doctorat) ont été soudainement laissés à eux-mêmes.

De plus, la réputation et la crédibilité de l’université peuvent affecter la valeur du diplôme.

Alors, est-ce une bonne ou une mauvaise chose que l’Université de Sherbrooke enquête elle-même sur ses allégations de fraude scientifique?

« Je pense, vite comme ça, que ce serait mieux qu’il y ait un tiers parti qui soit neutre qui investigue. L’Université peut vouloir protéger ses professeurs et ne pas ternir sa réputation en admettant qu’il y a eu de la fraude scientifique parmi ses rangs. »

- Rémi, étudiant en environnement

« Moi, je dirais que c’est une bonne chose, parce qu’il faut quand même que [l’Université] se protège… Mais en même temps, il ne faudrait pas qu’elle soit la seule à investiguer, parce qu’il ne faudrait pas qu’elle essaye de cacher la fraude – pour avoir plus d’argent ou whatever. Ce serait quand même important qu’il y ait un autre comité ou quelque chose d’indépendant qui vienne surveiller. »

- Alexandre, étudiant en chimie pharmaceutique

« Moi, je pense que ça devrait être plus indépendant – donc que c’est une mauvaise chose – parce que justement l’Université pourrait enterrer les histoires. On ne veut pas avoir une mauvaise réputation. Mais si [l’Université investigue], puis qu’après, c’est juste vérifié par quelqu’un d’autre pour empêcher de cacher des données malhonnêtes, il n’y a pas de problème. »

- Audrée-Anne, étudiante en chimie pharmaceutique

« Moi, je crois que c’est une bonne chose, parce que si on demandait à un organisme indépendant, par exemple, ça déresponsabiliserait l’Université. Puis un étudiant va se sentir plus à l’aise, ou ça va être plus simple pour lui, de reporter la fraude de son professeur s’il peut aller la rapporter à quelqu’un sur le Campus. »

- Francis, étudiant à la maitrise en génie chimique

« Ce serait mieux qu’il y ait un organisme indépendant qui fasse investigation, parce que l’Université de Sherbrooke, en investiguant elle-même, est un peu juge et parti. Ça fait en sorte qu’elle n’a pas intérêt à révéler les cas de fraudes : si elle le fait, elle parait mal, son corps professoral parait mal. D’avoir un organisme indépendant, ça règlerait ce problème-là. Il n’y aurait pas de conflit d’intérêts dans la gestion de l’investigation. Ça serait vraiment important d’avoir plus de rigueur – la recherche, ce n’est pas juste de faire de la recherche pour la recherche, souvent ça influence les pratiques. D’avoir de la recherche scientifique qui n’est pas fondée sur les faits ou qui a été manipulée ou trafiquée, ça fait en sorte que les gens sont affectés au bout de la ligne. »

- Guillaume, étudiant en droit

« L’Université a quand même intérêt à ce que son enquête soit bien faite. Peu importe la façon qu’elle le fait, si ça peut devenir public, elle a intérêt à ce que ce soit bien fait, donc ça peut être fonctionnel. Dans le cas où on est présentement, je ne suis pas sûr que ça remet tellement en doute la majorité des recherches qui se font à l’Université. »

- Timon, étudiant en enseignement des sciences au secondaire

Ainsi, en cas de doute, certains répondants penchent pour faire confiance au jugement de l’Université de Sherbrooke, alors que d’autres optent pour la méfiance en préférant qu’un comité indépendant s’en charge. Plusieurs croient toutefois qu’il y aurait moyen de faire un compromis entre transparence et indépendance.

À défaut d’être unanimes dans leurs réponses, les étudiants interrogés semblaient néanmoins partager le même inconfort à l’idée qu’il puisse y avoir de la fraude à l’Université de Sherbrooke… Un souci encourageant pour l’avenir des recherches qui s’y feront!


[1] CORNIOU, Marine. « La chasse aux tricheurs est ouverte », Québec Science, vol. 53, no 3, novembre 2013, p. 17-20.

Crédit Photo © Libre de droit/Pixhere

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