Par Rodrigue Turgeon

Tous les étudiants directement concernés qui furent approchés par Le Collectif ont accepté de répondre à nos questions. Tous. À une condition. La préservation de leur anonymat. Enquête dans les souterrains de ce monde de performance, de compétition, mais aussi de compassion qui est le nôtre : l’Université de Sherbrooke.

Tabou

« C’est perçu comme une faiblesse, une impuissance. Tu n’entendras jamais personne se vanter d’être sur le Viagra », me fait remarquer un étudiant qui n’en est pas à sa première année sur le campus. Il enchaine en précisant qu’on ne parle pas de Concerta comme de hockey, et que bien souvent, ce n’est qu’une fois devenu confident avec une personne à qui on a avoué nos troubles de concentration que la conversation culmine sur les « remèdes détournés ». Selon lui, il y a deux classes d’intéressés : « les galériens qui n’arrivent pas à suivre la cadence imposée par l’école (la vaste majorité), et ceux qui se sont vraiment pogné le cul toute la session (une infime partie). » La mine assurée, il affirme que ces discussions représentent, somme toute, un phénomène rare.

Néanmoins, un autre étudiant nous a confié s’être fait voler une bouteille complète d’une ordonnance de deux mois de Ritalin dans sa résidence. Preuve d’une certaine forme de fascination irrésistible à la veille des examens? À vous de vérifier dans votre entourage. « Généralement, c’étaient davantage mes amis qui savaient que je m’en étais fait prescrire qui m’approchaient. Ils revenaient souvent à la charge, même si j’ai toujours refusé de leur en donner ».

« Quasiment tout le monde avec qui j’étudiais en prenait » : telle est la phrase que nous retenons des témoignages des nombreux étudiants qui nous ont avoué avoir consommé des psychostimulants sans ordonnance. Plus particulièrement durant les semaines précédant les intras et les finaux.

« Pourquoi pas moi? »

Triche

À l’Université de Sherbrooke, il n’existe aucun règlement traitant explicitement de l’usage de psychostimulants en contexte d’évaluation. Il faut se reporter à l’article 8.1.2 des Règlements des études qui désigne la notion de délit (tricherie passible de sanction) comme étant « […] tout acte ou toute manœuvre visant à tromper quant au rendement scolaire ou quant à la réussite d’une exigence relative à une activité pédagogique. »

Or, « lorsque l’on parle de rendement ou de réussite académique, on cherche à définir la notion de capacité de mettre à profit ses connaissances », nous explique la Protectrice des droits des étudiantes et étudiants de l’Université de Sherbrooke, Madame Soucila Badaroudine. En effet, il est permis de douter que des médicaments comme le Concerta puissent accroitre significativement les connaissances des étudiants.

Au premier abord, aucune apparence de tricherie.

Médecine

Notre question n’étant pas tranchée hors de tout doute par le Droit, nous nous sommes tournés vers la Science. Pour la Dre Diane Landry, médecin de famille ayant une vaste expérience dans le domaine de la psychiatrie et de la santé mentale, il n’y a rien de plus faux que d’avancer que le recours aux psychostimulants à la veille des examens remplace l’étude, les devoirs, la rigueur, la routine. Une telle thèse « ne fait que miroiter un idéal de sauvetage à des gens qui manquent de saines méthodes de travail. » À la question « est-ce que je pourrais espérer passer de B à A? », elle s’esclaffe, reprend son élan, puis lance un « non » catégorique. Pas d’augmentation du rendement ni de la réussite.

En somme, à moins d’une modification aux Règlements des études, tout porte à croire que l’on ne puisse pas considérer cet acte de tricherie.

Dopage

La position du professeur Robert P. Kouri, directeur des programmes de droit et politiques de la santé, est tout autant négative qu’autoritaire lorsqu’on lui demande s’il existe un parallèle entre le recours aux psychostimulants en contexte d’évaluations universitaires et le dopage dans les sphères sportives professionnelles. Autrement dit, « c’est l’absence de preuve qui [établit] scientiquement que les gens qui y ont recours obtiennent de meilleurs résultats qu’à la normale qui empêche la comparaison avec le dopage. »

Toutefois, comme le souligne la Dre Landry, le fait que cette stratégie n’améliore pas sensiblement les résultats académiques ne doit en aucun cas diminuer l’importance que les intéressés doivent accorder aux risques auxquels ils s’exposent. « Ritalin, Concerta, Adderall, Biphentin et autres, on est loin de l’apothéose ou du remède à toutes les sauces! Troubles cardiaques, anxiété, dépressions, hallucinations, anorexie… La liste est longue et les effets secondaires trop dommageables pour que ces médicaments soient pris sans dosage individuel avec un médecin, et surtout sans suivi », insiste-t-elle.

Gros bon sens

Quant à savoir si l’Université devrait amender ses règlements de manière à empêcher de façon spécifique la circulation de psychostimulants, le professeur Kouri rétorque en toute sagesse que « le seul règlement à portée générale concernant la santé des membres de l’Université, enseignants comme étudiants, que je considère comme avoir été bienfaiteur fut celui d’interdire de fumer dans les salles de classe. » Pourquoi? Eh bien, qui, encore aujourd’hui, oserait réfuter les dommages causés par la fumée secondaire?

« Qu’ils risquent leur santé en ayant recours à des psychostimulants potentiellement dangereux s’ils le veulent, ça n’affectera qu’eux-mêmes », conclut-il en guise de distinction. Et en plus, rien ne prouve que leurs résultats augmenteront. Jusqu’à preuve du contraire.

Et vous, trichez-vous?

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