Par Jérémie Bourdages-Duclot

Émile et Thomas sont les meilleurs amis.

Les meilleurs amis du monde. Il n’y en a pas comme eux.

Ils se sont rencontrés dans leur quartier, arrondissement du Mont-Bellevue; ils portaient leur sept ans et demi avec fierté.

S’ils partagent la même rue, Émile fréquente l’Écollectif, Thomas va à l’école Larocque. La fin de semaine, oubliez ça, ils ne se lâchent jamais. L’écho des balles de plastique percutant les portes de garage résonne encore longtemps le soir, après qu’ils se soient dit : « À demain Tom ! À demain Émilio ! ».

La fin de semaine, c’est leur moment. Surtout pour Thomas, dont le père revient à l’appartement, parfois, le samedi, à l’improviste. Pour ne pas entendre les cris, pour ne pas pleurer en se cachant dans sa chambre, il aime alors retrouver son copain. Ils s’inventent alors des scénarios d’aventuriers dans la brousse ou jouent avec la dernière console qu’Émile a reçue pour son anniversaire.

Émilio a un père qui enseigne au cégep, une mère qui travaille dans une entreprise de communication. À neuf ans, il peut nommer les capitales de tous les pays d’Europe, ou presque, et différencier un dromadaire d’un chameau. Il n’aime pas trop les maths. Mais le programme alternatif de l’Écollectif le supporte. Encouragé et soutenu par ses parents, il parvient à se débrouiller.

Thomas, quand il s’assoit devant un cahier de français, ne comprend rien. Les mots font des culbutes dans sa tête. Finalement, sa pensée se précise, il voudrait bien essayer d’écrire…mais c’est comme si, quelque part entre son cerveau et le crayon, son idée trébuchait, se prenait les pieds dans le tapis. Et puis, il a de la difficulté à écouter en classe. Un camarade tousse, une chaise se déplace et…paf!. Son attention bascule. Malgré une équipe-école solide et des titulaires dévoués, on manque de ressources. Et sa mère qui dit : « C’est votre job d’y apprendre à lire, ostie, pas la mienne ! »

Douze ans. Les gamins s’envolent pour le secondaire. Par défaut, Thomas ira à l’école du Phare, au régulier. Émile, lui, a passé les tests d’admission pour le Séminaire. Son remarquable bulletin de 5e année aidant, il répond aux critères formulés par le collège privé pour le recevoir en concentration sportive.

Les meilleurs amis se retrouvent encore la fin de semaine, mais moins souvent.

Tom déteste l’école. Jour après jour, il a le sentiment d’aller à la rencontre de sa propre médiocrité. Sa moyenne générale frôle la note de passage, il ne cherche plus à participer au moindre cours. Il n’envisage plus que de passer son secondaire 3, partir de chez lui et trouver un boulot.

Les parents d’Émile, quitte à abandonner un voyage dans le Sud chaque année, sont heureux de payer les 2 350 $ nécessaires à sa scolarité. Ils sont convaincus de supporter «au maximum» son éducation, dans un environnement discipliné, favorisant sa pleine émancipation. Loin des périls de la décadente école publique.

À seize ans, les meilleurs amis ne se voient plus. Ils n’ont plus les mêmes intérêts. Émile joue au soccer tous les deux soirs et se tient avec ses amis du Séminaire. Il envisage d’étudier la médecine. Thomas reste chez lui, joue à la vieille console que lui avait donnée Émile et rejoint parfois des copains du « régulier », qui vont boire un coup au parc Alfred-Élie-Dufresne.

Ce n’est pas une généralité. Ce n’est pas un cas unique. L’école, qui devait établir l’égalité entre les classes, agit inconsciemment comme levier pour la ségrégation sociale.

Un jour, peut-être qu’Émile et Thomas se retrouveront. Où en seront-ils ? Rien n’est certain. Mais ce qui est probable, c’est que l’enfant d’Émile aille à l’école privée. Et que celui de Thomas se cache dans sa chambre, quand son père revient à l’appartement, parfois, un samedi, à l’improviste.

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