Par Josiane Demers 

Depuis plusieurs années, les nouvelles concernant les abus sexuels et physiques dans le sport s’accumulent. Les exemples sont nombreux : les gymnastes de l’équipe nationale américaine qui ont été la proie du médecin traitant, ou encore les skieuses canadiennes victimes de leur entraineur 

La gravité et les conséquences de ces actes sont alarmantes. Cependant, l’abus psychologique et/ou de pouvoir, le harcèlement et la négligence sont beaucoup moins dénoncés, mais sont tout aussi dommageables pour les victimes. À la lumière de la situation dénoncée par cinq nageuses évoluant ou ayant évolué à Natation artistique Canada, il y a lieu de tenter de comprendre les rouages qui permettent une telle culture au sein d’une fédération sportive.  

Au-delà du sport 

Ce n’est certainement pas toutes les organisations sportives qui sont problématiques. Néanmoins, certaines disciplines sont plus propices à l’adoption de différentes formes d’abus. En natation artistique, les jeunes femmes subissent une pression de toutes se ressembler physiquement. Le culte du corps règne et les commentaires sur leur physique peuvent certainement miner leur confiance, ce qui les empêche parfois de dénoncer des situations inacceptables.  

L’acceptation de certains gestes ou comportements abusifs réside dans beaucoup plus que le sport en soi. C’est un problème de société. Au Canada, on fait pratiquement l’apologie de l’expression : no pain, no gainLa force mentale est également très valoriséeComme l’explique Véronique Boudreault, professeure en psychologie du sport à l’Université de Sherbrooke, « on peut penser que crier après les athlètes ou d’être très exigeant avec eux les rendra plus forts. Ce sont des valeurs qu’on cultive et ça vient souvent avec des pratiques qui sont inacceptables ».  

Dans le cas des fédérations, il est important de savoir qu’un climat toxique n’est jamais causé par une seule personne. Cela va au-delà des gestes ou des paroles observables. Une telle culture persiste parce que les mêmes méthodes sont adoptées de génération en génération. Très souvent, les entraineurs ont eux-mêmeété athlètes et ont vécu la même chose. La pression qu’ils ressentaient en tant que sportifs de haut niveau est souvent transposée dans leur nouveau rôle.   

Diaboliser les victimes 

Malheureusement, lorsqu’il s’agit d’intimidation ou de violence psychologique, les victimes qui osent parler sont parfois critiquées ou même reniées par leurs coéquipiersCes comportements sont souvent normalisés, donc certains collègues sportifde la victime peuvent la trouver faible ou encore lui en vouloir d’assombrir la réputation de l’organisation. « Les coéquipiers peuvent être frustrés parce que pour eux, ça vient de gâcher leur parcours, ça nuit à leur carrière », explique la professeure Boudreault 

Alors que les nageuses de Natation artistique Canada ont déposé leur recours collectifplusieurs autres athlètes n’étaient pas d’accord avec leurs revendications. La même situation a été observable dans le cas de Kyle Humphrey, championne en bobsleigh. Celle qui a osé dénoncer le harcèlement verbal et psychologique de la part de l’entraineur en chef de bobsleigh Canada n’a pas été soutenue par l’organisation et par ses coéquipières.  

En considérant de tels exemples, il est facile de comprendre pourquoi la dénonciation est si difficile pour certaines victimes. Un combat de taille les attend lorsqu’elles ont le courage de parler. 

Juste du harcèlement? 

Que ce soit dans le sport, dans un environnement familial ou encore, dans un milieu de travail, les comportements de harcèlement, de violence psychologique ou d’intimidation sont fréquemment banalisés, car l’intégrité physique n’est pas menacée. Cependant, cela influence profondément la personnalité d’un individu.  

Ça vient défaire ton estime de soi, ça te fragilise. Un moment donné, tu te dis : « c’est normal, je vais accepter ces choses-là ». Mais ça gruge et ça affecte beaucoup la santé mentale. C’est sournois et ça peut causer énormément de dommages. 

 –Véronique Boudreault 

Alors que les féminicides font tristement les manchettes au Québec, il y a un certain parallèle à faire avec les abus dans le sport et le cycle de la violence conjugale. Il est certain que les situations sont différentes, mais les aspects insidieux et sournois de la chose sont similaires. Toute forme d’abus commence subtilement et la violence s’installe lentement jusqu’à un contrôle presque complet 

Chez l’athlète, il existe une dissonance majeure entre ce qu’il vit et ce que son entourage voit. « Imagine que tout le monde te dise que tu es bon et que tu te fasses valoriser pour quelque chose qui te cause une immense souffrance. Les gens t’encouragent à continuer, à ignorer »soutient la professeure Boudreault.   

Le gouvernement québécois en action 

Aucune solution facile n’existe pour contrer les abus dans le sport. La sensibilisation et l’éducation doivent faire leur chemin dans les fédérations, chez les entraineurs et chez les athlètes. Il s’agit d’une problématique complexe sur laquelle trop peu d’études se sont penchées 

Le gouvernement du Québec a décidé de s’attarder à la question beaucoup plus sérieusement. En effet, le 20novembre dernier, plusieurs médias ont relayé quelques annonces majeures de la ministre déléguée à l’éducation, Isabelle Charest, à ce sujet. L’ancienne patineuse de vitesse a annoncé que dans un premier temps « une politiquecadre en matière de protection de lintégrité de la personne sera mise en place dans lensemble des fédérations sportives ». Il y aura donc un commissaire assigné aux plaintes qui seront analysées de manière équitable et confidentielle afin d’éviter toutes représailles et d’instaurer un climat de confiance.  

De plus, un financement de 400000 sera dédié à la Chaire de recherche en sécurité et intégrité en milieu sportif (SIMS) de lUniversité Laval, chapeautée par la professeure titulaire en éducation physique Sylvie Parent. Pour trouver des solutions à une problématique, il faut mettre en œuvre des mécanismes qui permettront de l’étudier et de la comprendre.  

Si vous êtes un sportif vivant des difficultés, Sport’Aide est là pour vous : https://sportaide.ca/

Partager cette publication