Par Josiane Demers

1983, année de ma naissance et époque où se définir comme étant féministe en faisait sourcilier plus d’un. Toute ma jeunesse, on dépeignait fréquemment ces femmes comme étant des « enragées » ou des « frustrées ». En vieillissant, j’ai compris. J’ai compris que sans certaines coalitions féminines, je ne pourrais pas voter, j’aurais un salaire plus bas que mes collègues masculins, ou encore, que je serais forcée de mener à terme une grossesse non désirée.

Avec la décision récente de la Cour suprême des États-Unis qui permet au Texas de maintenir sa loi restrictive concernant l’avortement, il est évident que malgré tous les combats menés, les femmes ne sont pas encore complètement maîtresses de leur corps. Difficile de rester neutre face à ce triste constat.

Un précédent?

La loi texane SB8, conservée grâce à une décision de cinq contre quatre par la plus haute instance juridique chez nos voisins du sud, stipule qu’aucun avortement ne doit être pratiqué après le moment ou le battement de cœur de l’embryon est détectable, soit à six semaines de grossesse. Même en cas de viol ou d’inceste, les femmes ne peuvent avoir recours à l’intervention. L’urgence médicale représente la seule exception. Selon Andréanne Bissonnette, doctorante en science politique et chercheuse en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand, 84 % des avortements au Texas sont pratiqués après la sixième semaine.

Mais qu’advient-il de l’historique verdict de la Cour Suprême de 1973 dans la cause de « Roe v. Wade », dans laquelle le juge a déterminé que l’avortement doit être légal jusqu’au point de viabilité évalué à 24 semaines? Il faut mentionner que 12 États américains ont essayé d’instaurer des lois similaires qui ont toutes été déboutées grâce au précédent établi dans ce jugement des années 1970. Le Texas est donc le premier état où la loi du « battement de cœur » est maintenant légale. De plus, les personnes qui sont « complices » d’avortements au Texas peuvent être poursuivies au civil par n’importe quel citoyen et non seulement par l’État.

L’importance des élus

Sur cinq magistrats ayant approuvé le maintien de la loi SB8, trois ont été élus par Donald Trump. Ces juges sont nommés à vie. Il est donc adéquat de porter un regard critique sur l’importance des gens élus au pouvoir. Beaucoup d’électeurs et d’électrices ont choisi Trump en 2016 basé sur des raisons financières. Toutefois, à quoi bon avoir de l’argent si nous ne pouvons disposer de notre corps comme on l’entend? Joe Biden, président actuel des États-Unis, s’est vivement opposé à la décision de la Cour Suprême et tout indique que des démarches juridiques sont à prévoir.

Au Canada, depuis l’élection de Justin Trudeau en 2016, le gouvernement libéral a mis de l’avant sa politique d’aide internationale féministe qui vise à défendre les droits des femmes, en particulier les droits reproductifs. Cependant, même ici le débat est soulevé à chacune des élections. Il s’agit là d’une autre bonne raison pour exercer notre droit de vote.

Le nord recule et le sud avance?

Pendant que le Land of the free recule sur les droits des femmes, l’Amérique du Sud obtient quelques victoires. En effet, c’est le 1er janvier dernier que la nouvelle loi légalisant l’avortement est entrée en vigueur en Argentine. Après Porto Rico, Cuba, L’Uruguay et la Guyane, le pays devient le cinquième pays de l’Amérique du Sud à autoriser cette pratique médicale à la demande d’une femme.

N’est-ce pas aberrant? Seulement cinq pays sur ce continent permettent aux femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent. Tous les pays visant la liberté et l’égalité entre les sexes devraient, par définition, rendre l’avortement légal. Une personne libre peut mener sa vie comme elle l’entend et choisir ce qui lui convient. Les femmes sud-américaines ne perdent pas espoir alors que certains pas sont faits dans la bonne direction partout sur le continent. Par exemple, la semaine dernière, le Mexique a décriminalisé l’avortement.

La foi avant la loi

En Amérique du Sud, les dirigeants religieux exercent une influence marquée sur l’élite politique. Plusieurs femmes sont menacées d’excommunication. Lorsque l’on est croyante, et qu’on risque de perdre notre famille et tout ce qu’on connait, il est certain que la pression est énorme.

Toutefois, dans un pays comme les États-Unis où une importance capitale est, en principe, vouée à la séparation des pouvoirs, comment se fait-il que la droite religieuse exerce autant d’influence? L’argent, possiblement.

L’hypocrisie américaine est sidérante. Ce pays prône aussi la liberté de choix, mais quel choix pour ces femmes? Des choix approuvés par les hommes blancs chrétiens ou baptistes ayant majoritairement voté pour restreindre l’avortement?

Rappelons que chez nos voisins du Sud, la parité dans les instances gouvernementales légiférant n’existe pas malgré le nombre record de femmes élues au Congrès en 2020. Selon Centre for American Women and politics, 23 % des sièges de la Chambre des représentants et 24 % des sièges du Sénat sont occupés par des femmes. Ces pourcentages sont encore plus bas dans les états conservateurs.

La santé

L’avortement n’est pas seulement une question de valeurs ou de croyances, c’est aussi une question de santé. Ce n’est pas parce que la procédure est illégale que les femmes dans des situations désespérées n’y ont pas recours.

D’après l’Institut Guttmacher : « le taux d’avortement s’élève à 37 pour 1 000 personnes dans les pays qui interdisent entièrement l’avortement ou ne l’autorisent que dans certaines circonstances pour sauver la vie d’une femme ».

Selon Amnistie internationale, l’illégalité ou la criminalisation de l’avortement n’empêche pas la pratique, mais la rend non sécuritaire. Les femmes sans accessibilité à l’avortement médical ingèrent du poison, du savon ou de l’eau de javel, par exemple. Elles utilisent des bâtons ou encore du verre brisé ce qui engendre de sévères blessures internes et des hémorragies qui peuvent provoquer des séquelles permanentes ou même la mort.

Un choix difficile

La position pro-choix ne fait pas l’apologie de l’avortement, elle met l’accent sur le droit de la femme à disposer de son corps. J’ai quelques amies qui se sont fait avorter. Pour chacune d’elles, la décision a été difficile, mais nécessaire. Ça a été bien réfléchi. Les raisons étaient multiples et toutes valables. Personne ne devrait être forcé de mener une grossesse à terme si elle est non désirée tout comme personne ne devrait être forcé à se faire avorter.

Mon corps, mon choix.


Source photo @ Pexels

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