Par Camille Sévigny

La 43e édition du Salon du livre de Montréal a eu lieu du 12 au 15 novembre derniers dans un tout autre format cette année, celui du numérique. Chaque jour, de 9 h à 21 h, une vingtaine de conférences virtuelles et plusieurs autres activités connexes étaient offertes gratuitement aux intéressés. Cette nouvelle formule octroyait plus de liberté en matière de contenu et était accessible à tous, partout, en tout temps.

Non seulement pouvait-on visionner les conférences, cabarets et autres en temps réel, mais il est encore possible d’accéder au contenu en différé sur les multiples plateformes web de l’événement.

Pour vous donner une idée du contenu offert, j’ai eu le plaisir d’assister en direct sur YouTube au cabaret de poésie féministe qui s’est déroulé le 13 novembre de 20 h à 21 h au studio TD du Salon du livre de Montréal, situé dans le Palais des Congrès.

Animé par Catherine Cormier-Larose, le segment de lecture poétique était accompagné de la musicienne pluridisciplinaire Gaële, créant une ambiance feutrée et immersive ; une bulle où s’évader et où prendre le temps de poursuivre la réflexion féministe collective.

Pour la plupart des poétesses, ce retour au micro était le premier depuis la pandémie, soit depuis presque un an. Pourtant, si tension ou angoisse se faisaient sentir de leur part, la beauté de leurs lectures les a fait bien vite disparaitre.

Elles étaient sept poétesses, venues d’un peu partout, partageant leurs écrits avec une intention propre à elles, chacune nous transportant dans sa vision unique d’un même enjeu : la condition féminine dans un monde majoritairement patriarcal.

Marie St-Hilaire-Tremblay, native de Québec, détentrice d’une maitrise en création littéraire, a été la première poétesse à entrer en scène. Elle a lu un extrait de son recueil Noctiluque, publié aux HERBES ROUGES en mars 2020. Sa performance, empreinte d’une tension brute, animale, féroce, et sa poésie transportent dans un univers où la femme est d’abord proie traquée, encagée, puis devient prédatrice et défenseuse de sa liberté.

Nora Atalla l’a suivie : écrivaine multidisciplinaire, cette poétesse d’expérience écrit ces expériences de vie. Grande voyageuse, elle nous a fait voyager dans un espace-temps qui transcende la réalité. Elle a lu un extrait de son plus récent recueil Mort debout, paru aux ÉCRITS DES FORGES en février 2020. Sa performance a été à la fois exaltante et si touchante de par la justesse avec laquelle chaque vers était habité, exprimé, imagé. À la fois poème et récit, il était facile de devenir un personnage y étant représenté. Le combo musique-poésie a été particulièrement efficace lors de sa lecture, donnant vie à chacun de ses mots, y imprégnant un suspense languissant. Ce fut décidément un de mes coups de cœur de la soirée.

Alex Thibodeau a enchainé. Native de Québec elle aussi, elle a d’ailleurs travaillé à la Maison de la Littérature. Elle a fait la lecture de son tout premier recueil intitulé Infantia, publié en septembre dernier par les éditions DU LÉZARD AMOUREUX. Celui-ci lui a valu la mention d’honneur du prix Rolande-Gauvin, un prix soulignant le talent d’écriture d’étudiants en lettres de l’Université Laval. La jeune autrice nous transporte dans un univers à la fois fantastique, peuplé de fées et d’ogres, et à la fois glauque et troublant par la réalité de souffrance à vif qu’il transpose. Nous y distinguons une communauté féminine qui lutte contre la violence et l’injustice, à l’unisson, le cœur et le corps mis à nu. À la fois simple, mais poignante, cette lecture a été elle aussi captivante.

Rosalie Lessard, native de Baie-Comeau, enseignante de littérature au collégial, a continué sur cette lancée en faisant la lecture d’un extrait de son plus récent recueil, intitulé Les Îles Phoenix, publié aux éditions du NOROIT en octobre passé. Ayant remporté les prix Nelligan et Alain-Grandbois pour son troisième recueil, L’Observatoire, paru en 2015, les attentes étaient élevées pour sa lecture. Empreinte de destruction et de reconstruction, et parsemée de petites pointes d’humour ou de culture populaire (qui aurait cru que Daenerys Targaryen figurerait dans un recueil de poésie québécoise) sa lecture a satisfait amplement les attentes. Tel un phœnix renaissant de ses cendres, le poème encourage la gent féminine à se relever et se rebâtir suite aux épreuves. Ce fut une performance bien inspirante.

Salomé Assor, étudiante en philosophie, a par la suite fait la lecture de son premier recueil, Un, publié aux éditions POÈTES DE BROUSSES en octobre 2019. Sa performance fut elle aussi un gros coup de cœur, car après tout, la poésie réside autant dans son écriture que dans sa lecture. Empreints d’ironie et de transgression, ses vers transportent son audience dans la marge, l’entre-deux de la réalité. L’amalgame de genres et de sensations y était incandescent de vérité. Sa diction a vraiment rendu sa performance captivante et inoubliable.

Mireille Gagné, autre native de Québec, et aussi autrice du roman Le lièvre d’Amérique, a poursuivi avec la lecture de son recueil Le ciel en blocs, publié à L’HEXAGONE en octobre 2020. Sa performance a elle aussi été particulièrement mémorable. Au cœur d’une quête identitaire centrée dans la monotonie du quotidien, ses vers et sa prose se confondent pour donner naissance à un écrit hybride, construit d’images et d’histoires banales, mais tout aussi résonantes de vérités féministes. Tout comme ce ciel fait de blocs qu’elle tente de construire ou déconstruire, l’autrice déconstruit son quotidien, et celui de toute femme à la fois.

Laurence Gagné, originaire de Carleton-Sur-Mer, a bouclé la boucle en faisant la lecture de son plus récent recueil Les jardins de linge sale, publié au LÉZARD AMOUREUX au début de l’automne. Les vers coupants, frappants de l’autrice heurtent la vision fleur bleue de l’imaginaire. La banalité de la violence du corps blesse, laisse des marques pour mieux rebâtir la résistance de femme. Ce fut une performance désarçonnante, mais nécessaire au cabaret.

Vivre le Salon du livre de Montréal en virtuel a été une expérience très enrichissante pour une mordue de littérature comme moi. Cette soirée de poésie féministe était inconfortable à certains moments, mais je considère nécessaire d’assister au moins à une représentation du genre dans sa vie, car ce sont des expériences transformatrices. Ma conscience féministe et ma culture littéraire en sortent définitivement plus fortes et plus assumées.

Partager cette publication

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *