Chronique linguistique : comment définir le terme identitaire queer?

Par Gabriel Martin

Le mot queer, bien qu’il circule beaucoup dans les médias du Québec depuis quelques années, demeure nouveau aux oreilles de nombreuses personnes. Absent des dictionnaires généraux francophones comme Usito ou Le Petit Robert, il est parfois difficile de savoir ce que cet emprunt à l’anglais signifie vraiment.

Lors du colloque Multitudes Queer organisé par des gens de l’Université en avril dernier, j’ai pu constater qu’on peine à donner un sens clair à queer, même chez les initiés. Il serait difficile de leur en tenir rigueur : dans la communauté queer elle-même, on entend souvent dire que ce fameux mot est indéfinissable, considérant qu’il implique une adhésion aux rejets des définitions fixes. On croirait entendre de lointains échos de l’aphorisme d’Oscar Wilde selon lequel définir, c’est limiter.

Si l’incernable dandy n’avait pas tort, il n’en demeure pas moins qu’on se méprend au sujet du mot queer. Pour un linguiste, il est clair que cet adjectif peut très bien être défini en tant que mot, ou, pour le dire plus précisément, en tant que signe linguistique. L’intuition qui porte à juger comme indéfinissable ce qui est queer concerne en fait uniquement l’actualisation extralinguistique du concept afférent : autrement dit, ce sont les réalités concrètes désignées par le mot queer — et non le mot lui-même — qui sont mouvantes, sujettes à la variation, et donc indéfinissables.

En s’inspirant des techniques présentées dans l’Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire, utile à quiconque désire définir fidèlement des mots, il est possible d’esquisser un article de dictionnaire définissant le mot queer, tel qu’on l’emploie généralement en français de variété québécoise.

queer [kwɪʁ] adjectif épicène

 

1 (en parlant d’une chose)

1.1 Qui s’inscrit dans un ensemble de courants de pensée politisés, axés sur l’analyse et la remise en question des construits sociaux traditionnels et normatifs qui ont trait aux questions de genre, de sexe et de sexualité. Le militantisme queer.

 

1.2 Qui a trait aux questions queers (au sens 1.1). Un colloque queer.

 

2 (en parlant d’une personne)

2.1 Qui milite activement en faveur d’un mouvement queer (au sens 1.1), généralement sur la base de son propre vécu, et qui se réclame comme tel. Des militants et des militantes queers.

 

2.2 (par généralisation du sens 2.1) Dont l’identité de genre, l’expression de genre, les caractéristiques sexuées ou la sexualité s’inscrivent passivement ou activement en faux des construits sociaux traditionnels et normatifs. L’artiste québécoise Béatrice Martin, alias Cœur de pirate, se dit queer.

 

Dans les définitions que je suggère, les « construits sociaux traditionnels et normatifs » renvoient aux conceptions relativement monolithiques et conservatrices, selon lesquelles les seuls modèles existentiels valides seraient celui de l’homme hétérosexuel « viril » et celui de la femme hétérosexuelle « féminine ».

Au demeurant, il importe de signaler que les quatre principaux sens de queer sont interreliés. Le sens 1.1, duquel découlent les autres, est ce qu’on appelle le sens de base. Le sens 2.2 est parfois critiqué, car il implique une dépolitisation du mot, qui, dit-on, perd dès lors de sa force de frappe; dans certains milieux, on préfère donc le remplacer, pour ce sens, par allosexuelle, allosexuel ou altersexuelle, altersexuel, termes qui ne font cependant pas l’unanimité. Le débat demeure ouvert…

Quoi qu’il en soit, une chose demeure certaine : le simple fait de définir l’adjectif queer est loin d’être limitatif. En fait, cela aide à mieux percevoir l’ampleur du programme proposé : chambouler profondément les conceptions de l’homme et de la femme et ainsi continuer l’exorcisme d’une société encore hantée par le spectre du judéo-christianisme. En somme, éroder encore un peu plus l’ancien ordre borné et liberticide… à la faveur du bien-être commun!


Crédit Photo © Alex Read

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