Entre costume et épée

Le 28 mai 2015, les Québécois et les Haïtiens de partout ont pu partager le même sentiment de fierté après le discours et la réception de Dany Laferrière au siège no 2 de l’Académie française. Cette prestigieuse distinction fut précédée, deux jours auparavant, de la réception de son épée d’académicien, par Jean d’Ormesson, et d’un discours de réception. Or, il n’en fallait pas plus pour que Boréal mette sous presse les deux discours et une réponse d’Amin Maalouf  sous le titre « Discours de réception ».
Félix Morin
Il est difficile de passer sous silence la parution de ce livre. Il fallait qu’une telle entreprise soit faite pour pouvoir immortaliser ce moment unique de la culture littéraire québécoise. Pour la première fois, un Québécois est allé rejoindre les autres immortels sous la coupole. Comment cela a-t-il été possible? La réponse se trouve dès la première page. Jean d’Ormesson, qui lui a remis la fameuse épée de l’académicien, est remercié dès le début dans un court texte du nom de « Coup de foudre ». On y apprend que lorsque Hélène Carrière, secrétaire de l’Académie, lui annonça qu’elle cherchait un remplaçant pour Bianciotti, il dit : « C’est pour Laferrière », qu’il aimait depuis déjà longtemps. Grâce à sa plume et à son immense culture, il venait d’être aidé par le doyen de cette institution à devenir immortel.
Cette brève preuve d’amour entre les deux hommes est suivie du discours de réception de l’épée. Laferrière place dès le début ce discours sous le signe de l’absence de sa mère. Il nous raconte la magnifique réaction de sa mère qui, au moment où elle a appris que son fils allait devenir un immortel, ne cessa de dire durant l’heure qu’ils passèrent ensemble : « Grosse affaire! ». Drôle et rempli de l’humour que nous lui connaissons, ce discours est touchant lorsqu’il mentionne qu’un ami lui a dit qu’il devait faire faire son épée à Haïti parce que c’est « Haïti qui doit l’armer et non la France ». Lorsqu’on sait l’histoire colonisatrice entre les deux pays, on sait que derrière le rire, il y a une vérité forte. Cette épée est fort symbolique, car sa pointe est celle d’une plume. Comme quoi la défense réelle de l’écrivain passe par les mots. Toujours bien écrit, on y apprend que son esthétisme est celui de la roue « qui tourne sur elle-même pour avancer ». Belle métaphore, très bergsonienne.
Ensuite, il y a le fameux « discours de réception à l’Académie française ». Pour suivre la tradition, il doit rendre hommage à son prédécesseur, Hector Bianciotti. Il est généralement plus difficile de lire ce discours que celui de l’épée. Il ne s’agit pas d’un discours difficile quant à sa forme, mais par rapport à ce qu’il dit. Il faut tout de même bien connaître Bianciotti pour comprendre la finesse de ce discours, ce qui est le cas de peu de personnes. Tout de même, il souligne bien le fait que le siège no 2 qu’il partage « a un destin américain ». Après Dumas fils et Bianciotti, force est d’admettre que de nombreux représentants de l’Amérique du Sud ont été sur ce siège. Une phrase, au centre du discours, nous ouvre les yeux sur une conception politique de Laferrière : « Je persiste à croire que la bibliothèque est le vrai pays d’un écrivain ». Phrase sublime, poétique et qui est soutenue par le fait que, pour l’écrivain, la bibliothèque et le refuge « des premières émotions de celui qui regarde par la fenêtre ». Il nous permet ici de voir la différence entre le pays politique de l’écrivain et celui dans lequel il habite vraiment, la vie.

Une phrase, au centre du discours, nous ouvre les yeux sur une conception politique de Laferrière : « Je persiste à croire que la bibliothèque est le vrai pays d’un écrivain ».

Un livre magnifique et simple. Le discours de l’épée, plus axé sur sa vie à lui, reste celui qui risque de plaire le plus aux différents lecteurs. Le second discours, celui de l’Académie, est la preuve de la virtuosité de l’artiste, parlant d’un autre, il interprète les textes de Bianciotti comme les grands pianistes savent rendre les pièces des autres meilleures. Il faut mentionner qu’une réponse d’Amin Maalouf est à la fin. Réponse, bien grand mot quand on voit les éloges au second discours. Réponse intelligente et qui nous démontre sa grande compréhension de l’œuvre. Je conseille ce livre à tous les lecteurs de Laferrière, mais je ne le conseille pas aux personnes qui voudraient commencer par là pour le découvrir. La beauté de ces textes réside dans la cohérence totale avec l’œuvre de l’homme. Elle échapperait aux lecteurs débutants.

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