Joker : un film paradoxal

Par Alexandre Leclerc

Le plus récent projet de Todd Phillips (la trilogie The Hangover) a fait couler beaucoup d’encre depuis sa première mondiale à la Mostra de Venise en août dernier. Récompensé du Golden Lion, prix remis au meilleur film, il n’a pas cessé depuis de polariser son auditoire, qui le qualifie soit de chef d’œuvre ou de navet, sans demi-mesure apparente. Si une telle réception peut sembler étrange, il suffit d’un visionnement pour comprendre tout le paradoxe entourant Joker.

Avant tout un film d’auteur

Le film suit Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), un comédien qui aspire à la scène, mais qui pour l’instant gagne sa vie comme clown. Il est également aux prises avec des problèmes de santé mentale ; il est atteint du syndrome pseudo-bulbaire (une condition qui implique des épisodes de rires incontrôlables), ce qui lui vaut d’être suivi par une thérapeute qui lui prescrit des médicaments. Fleck vit avec sa mère, Penny (Frances Conroy), dans un appartement crasseux de Gotham. Cette ville, corrompue et hautement criminelle, ne semble pas propice à voir s’épanouir une âme troublée comme celle de Fleck. Joker se veut, sans surprise, une genèse du vilain iconique de l’univers DC. Un peu à la façon de la trilogie Dark Knight de Christopher Nolan, Phillips tente de présenter le plus réalistement possible la façon dont un personnage comme le Joker aurait pu exister. Et on y croit.

La grande majorité du film juxtapose des épisodes malheureux de la vie de Fleck et sa descente aux enfers, tant physique que morale, menant éventuellement à la « naissance » du Joker. On passe de volée de coups en volée de coups dans une légère gradation peut-être un peu trop lente. On constate dès les premières minutes qu’on est loin du typique film de superhéros (ou plutôt de super-vilain). Joker se veut plus une étude de personnage qu’un film d’action traditionnel ; il ne fait d’ailleurs pas partie du DC Universe. Le film est en effet très lent, et met beaucoup l’accent sur les malheurs répétés de Fleck. Avons-nous vraiment besoin de le voir par trois fois se faire brutaliser sans aucune raison ? Plusieurs diront que oui, puisque l’intimidation, point décisif qui fait basculer Fleck vers la névrose, est plus souvent causée par la répétition d’événements néfastes que par un incident isolé. D’autres seront plutôt de l’avis que ces répétitions rendent compte du peu de profondeur ou de créativité du scénario. La réponse se situe probablement dans un équilibre entre ces deux éléments, et l’équilibre est malheureusement absent de Joker.

Pour un film d’une durée de deux heures, on se désole que la transformation de Fleck en Joker ne survienne que très tard dans l’histoire. Il faut en effet près d’une heure et demie avant que le film prenne son envol — pour le mieux, heureusement, puisque la finale est très satisfaisante. On aurait effectivement aimé plus de ces derniers moments, forts en intensité. Qu’importe, les problèmes de rythme sont la seule critique négative que l’on puisse faire à Joker.

Une performance sublime de Joaquin Phoenix

Si le rôle du Joker vient avec de grandes responsabilités (et surtout, une pression immense), on ne peut encenser suffisamment la performance exceptionnelle de Joaquin Phoenix. Personne ne peut demeurer indifférent à son rire troublant, semi-étouffé, semi-douloureux, ou encore à sa physionomie rachitique rappelant les pertes de poids extrêmes typiques d’un Christian Bale. On a l’impression que le Joker est étouffé sous la personnalité d’Arthur Fleck, et qu’il ne cherche qu’à finalement émerger. C’est un rôle qui semble sur mesure pour cet acteur adepte de la méthode Stanislavski, consistant en une intériorisation extrême de son personnage pour le rendre plus authentique. Phoenix peut certainement aspirer aux grands honneurs en février prochain, malgré une compétition féroce à ce chapitre.

Le film peut se vanter d’avoir une distribution de haut niveau, bien que Phoenix en soit véritablement au cœur. Du lot, Zazie Beetz, interprétant la voisine de Fleck ainsi que sa copine joue particulièrement bien, tout comme Frances Conroy. Robert De Niro, incarnant l’humoriste idole de Fleck, Murray Franklin, est égal à lui-même, mais peut-être un peu trop absent de l’histoire. On aurait cependant pu souhaiter un meilleur antagoniste.

Réflexion sociale essentielle, mais réchauffée

Joker est une étude de personnage assez approfondie, et on ne peut que saluer Phillips et Scott Silver, les co-scénaristes. Si l’histoire n’a rien de fondamentalement novateur, le crescendo menant à la scène finale est particulièrement efficace, malgré les problèmes d’équilibre précédemment mentionnés. Un peu trop moralisateur peut-être, le film est cruellement actuel à plusieurs niveaux. En fait, il est particulièrement efficace pour illustrer la formation de mouvements fanatiques. Comment, en effet, un personnage aussi fou que le Joker peut-il avoir des adeptes qui le suivent dans ses folies ? Tout en subtilité, le film propose possiblement la meilleure justification à cet égard. Il se veut également une réflexion sur la cruauté et la violence sociale, peut-être un peu moins bien exécutée toutefois que Fight Club ou que Natural Born Killer, mais tout aussi efficace.

Alors, que penser de Joker ? C’est assurément un tour de force de Phillips, qui a su tirer à profit la popularité des films inspirés de comics pour en faire l’un des plus gros films d’auteur. Son succès commercial pavera peut-être la voie à plus de prises de risques de la part des gros studios hollywoodiens (un bon départ serait de ne pas ouvrir la porte à une éventuelle — et très probable — suite à cette première histoire du vilain). Il est indéniable que Joker ne plaira pas à tout le monde. Le film a d’incroyables qualités, passant par une ambiance des années 1980 particulièrement réussie rappelant Taxi Driver et The King of Comedy, une trame sonore impeccable signée Hildur Guðnadóttir (Chernobyl) et une image très stylée. Par contre, la lenteur, bien que justifiée, sera suffisante pour en rebuter plus d’un. Au final, suivant le visionnement du film, on est aux prises avec plusieurs sentiments paradoxaux : on s’ennuie, mais on a du plaisir ; on se sent à la fois empathique, mais un peu trop détaché ; on le trouve répétitif, mais original. Bref, on aime ou on déteste.


Crédit Photo @ Warner Bros

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